L'impression de Fifi ABOU DIB

La République des énervés

Impression
14/09/2017

On dit que les Méditerranéens ont le verbe haut et le tempérament inflammable. Chez nous, la Méditerranée a décidément tout mouillé, de Ras Beyrouth à la Békaa, de Rmeil à Qornet el-Saouda. La preuve, il n'est pas rare de trouver en haute montagne des coquillages fossiles. Un grand nombre de Libanais adorent provoquer des situations qui attirent les badauds et divisent la rue en deux camps. La bagarre, qu'on appelle « machkal » avec une pointe de jubilation perverse, est un événement prisé dans la monotonie des jours. Quand ces différends surviennent et s'enveniment, la justice populaire révèle son faible pour les forts et son mépris des plus vulnérables.

Voilà bien le pain dont se nourrissent les héros de quartier, les matamores de village. L'esprit de clan les enrage. Entendre les acclamations, sentir enfler la frénésie, la colère et puis la haine, le sang monter aux tempes, la laitue pousser sous le crâne (c'est en arabe) et mousser le lait des nomades (en arabe aussi), sur le coup, il n'y a rien de plus grisant. Dans le feu de l'action on aura hurlé des horreurs, humilié l'adversaire de la plus vile manière, planté en lui le ferment d'une vengeance homérique. On verra ce qu'on verra. Le feuilleton sera interminable, un coup les nôtres, un coup les autres. De quoi échauffer les esprits de plusieurs générations de désœuvrés, chatouilleux de l'amour-propre, flageolants de la virilité, branlants de l'estime de soi. On souffle dans ses poings, on cogne, on est le roi du monde. Même les femmes s'en mêlent et jouent les tuteurs de fraisier, de rosier, de ce qu'on veut pourvu que les jeunes mâles montrent qu'ils « en ont ». L'honneur de la famille se loge souvent dans les coucougnettes, faute de mieux. Ah, l'honneur, ce concept gonflé d'air, et même de grands airs. « Tue-le qu'on en finisse, et à table ! Je ne veux pas de problèmes », fait dire l'humour local aux mères du cru. C'est une culture comme une autre, ou plutôt une « kultur », ce mot que les Allemands du XIXe siècle ont inventé pour se distinguer du magma de la « civilisation ».

Dans notre culture, s'énerver est recommandé si l'on ne veut pas passer pour un homme sans caractère et donc sans qualité. On n'est pas n'importe qui, il faut que ça se sache. Mais qui est-on, là est la question. Et tant qu'on n'aura pas la réponse, on sera ce poing dans la gueule, cette arme au poing, ces crapauds et ces vipères prêts-à-vomir dès que l'occasion se présente : un peu de poussière sur des bottes cirées de frais, une égratignure sur la carrosserie, un regard flatteur sur la femme qu'on croit posséder. J'étais énervé, j'ai tué Yves. J'étais énervé, j'ai tué Roy. J'avais bu, monsieur le juge, c'est une bonne excuse, une excuse de mec. Dans le temps on disait : « J'étais énervé, j'ai rallumé le front, tiré le premier obus en pleine trêve, c'est le café, le whisky, le Benzhexol, la nuit où je n'ai pas dormi. » On tuerait pour rire, le sens de l'humour a plus de panache que le sens de l'amour. Notre histoire, nos émotions, sont rongées par ces vaines colères qu'alimente en toute mauvaise foi l'arrivisme des responsables politiques. L'excellent scénario de L'Insulte de Ziad Doueiri et Joëlle Touma ne dit pas autre chose.

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Zaarour Beatriz

"On tuerait pour rire, le sens de l' humour (si vous le permettez, Fifi, j' ajouterais noir) a plus de panache que l' amour. Oui, tant que des "zaïms" de toutes sortes, qui se croient pas n'importe qui, ne cessent de gouverner dans les villes et villages du Liban.Le Grand M. Ziad Doueiri, que je viens de découvrir, l'a si bien décrit dans "l'Insulte". Bravo M. Ziad et merci Fifi!

Antoine Sabbagha

Les nouveaux riches d 'Yvette Sursock un feuilleton qu 'on vit toujours avec des vagues d 'arrivistes politiciens et hommes d 'affaires qui ne cessent de diviser leurs villages ou villes pour gouverner . Fifi chapeau pour cet article.

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