La Dernière

Aline Asmar d’Amman : Regarder le détail de tout

Beyrouth insight

Après le Plaza Athénée et le Ritz, c'est au tour de l'hôtel de Crillon de se refaire une beauté. Dans cet exercice délicat qui a pris quatre ans, une Libanaise, Aline Asmar d'Amman, en a été la discrète, mais très efficace, chef d'orchestre. L'hôtel a (ré)ouvert ses portes sur tous ces changements le 5 juillet dernier.

17/08/2017

Tout la touche, mais rien ne l'intimide. Aline Asmar d'Amman, 38 ans alors, n'a pas hésité un instant face au défi qui l'attendait. Une rénovation historique de l'hôtel de Crillon, un joyau d'architecture classique du XVIIIe siècle, signé Ange-Jacques Gabriel, que l'architecte Walter-André Destailleur avait transformé en hôtel des Voyageurs en 1909, conservant les magnifiques décors classés. La réhabilitation comprend la création de trois sous-sols, des salles de massage et une piscine, la transformation des 148 chambres existantes en 124, plus spacieuses, dont 10 suites grand luxe incluant deux signées Karl Lagerfled avoisinant 400m2, et l'exploitation du septième étage en « studios d'artistes ». Le tout en « conservant certains éléments pour préserver l'identité de ce palace en y intégrant de la modernité ».

 

Correspondances
Elle n'a pas hésité, non plus, lorsque, en rédigeant une lettre manuscrite à Karl Lagerfeld, persuadée que lui seul saurait mettre des couleurs à ses mots, des formes à ses rêves en acceptant de se charger de la décoration de deux suites qu'il a baptisées Les Grands Appartements et une chambre du nom de sa chatte Choupette, elle jetait une précieuse bouteille à la mer. « Cher Monsieur, lui écrit-elle, l'hôtel de Crillon ferme ses portes pour travaux. Parce que sa rénovation se fait sous le signe de l'audace et des savoir-faire ; parce qu'il n'existe pas au monde une suite de palace signée Karl Lagerfeld; parce que cette suite serait le parfait pied-à-terre parisien où design, art, mode, photo se télescopent en musique... Parce qu'il y a tant à faire et que vous êtes le seul qui puisse tout faire, je serai très honorée de vous rencontrer, à votre convenance, pour en discuter... » Le lendemain, c'est avec un « c'est très élégant, je vous rappelle dans une demi-heure », que le grand kaiser lui fixe un premier rendez-vous. Elle dira, tout simplement : « Karl Lagerfeld est un miracle dans ma vie. Travailler avec lui aura été, à chaque rencontre, un moment d'exception et de grâce. »

« Ma mission, qui a commencé en 2012, précise-t-elle, aura été de trouver un fil conducteur décoratif ; driver et inspirer les équipes pour illustrer au mieux cette rencontre entre le XVIIIe et le XXIe siècle. J'ai également eu la chance de pouvoir décorer les salons historiques et les suites attenantes, un très bel exercice de conservation-transformation où bousculer certains codes a permis de décomplexer l'usage d'espaces patrimoniaux somptueux et d'y insuffler l'esprit d'une résidence privée d'aujourd'hui. » Pour mener à bien sa mission, elle s'entoure d'une dream team composée de trois décorateurs-designers : Tristan Auer, Chahan Minassian et Cyril Vergniol (ancien collaborateur d'Alberto Pinto), choisis tant pour leurs qualités professionnelles que pour des affinités personnelles. « Pour moi, confie également l'architecte, la star de l'hôtel devait être l'hôtel lui-même. Son histoire, son passé et son adresse ainsi que la modernité à injecter, entre la place de la Concorde et le palais Bourbon. »

 

Des mots pour le dire
Aline Asmar d'Amman a toujours aimé les mots, « ils m'ont protégée, m'ont fait voyager », confie-t-elle. Née au Liban l'année de la guerre, elle poursuit ses études à Jamhour puis se lance dans l'architecture à l'ALBA dont elle sort major de promotion. Son projet de diplôme : un centre de méditation et de rencontres de toutes les religions qu'elle avait imaginé sur le terrain de Paul Ariss à Afqa. Elle décroche également un prix décerné par le ministre de la Culture de l'époque, Samir Mokbel. L'architecte Ziad Akl, avec qui elle collabore pendant ses études, lui permet de « toucher au concret du métier pendant que Beyrouth était en pleine reconstruction ».

À partir de 2000, c'est avec Jean-Michel Wilmotte qu'elle planchera sur de nombreux projets à l'étranger. « Pendant ce temps, raconte la jeune femme qui court après ses mots pour qu'aucun ne lui échappe, j'ai beaucoup écrit, beaucoup voyagé. J'ai pu développer un réseau professionnel avec de belles découvertes et des rencontres déterminantes avec des femmes actives et inspirantes. » Parmi lesquelles celle avec la cheikha Mai al-Khalifa, ministre de la Culture et de l'Information de Bahreïn. Aline d'Amman, sous le label de sa boîte baptisée Culture in Architecture, née à Beyrouth avec une antenne parisienne au 114 boulevard St-Germain, signe de nombreux projets où se rejoignent justement culture et architecture pour « créer une émotion unique ». Celui de l'aéroport de Bahreïn, « une scénographie, en cours de réalisation, qui accueillera les visiteurs avec un clin d'œil muséographique aux 5 000 ans d'histoire en attendant que s'achève la construction du nouvel aéroport », ou des résidences privées pour une clientèle en quête de sur-mesure. Et puis son introduction, par le biais d'amis libanais, au propriétaire de l'hôtel de Crillon, qui lui confie plusieurs projets de décoration, avant celui du Crillon dont il devint l'acquéreur en 2010.

 

Le Liban toujours
Même s'il s'agit de conserver et souligner encore plus l'histoire de cette icône architecturale française, Aline Asmar d'Amman n'a pas oublié le Liban, en ayant recours au talent de certains designers-architectes-artistes. Comme ils savent si bien le faire, ils se sont « mis au service du lieu ». Outre l'architecte d'intérieur Chahan Minassian qui a décoré les espaces prestigieux du bar, du restaurant gastronomique, de la piscine et certaines suites, Maria Hibri et Huda Baroudi (Bokja) ont eu le privilège d'intervenir sur une tapisserie qui a « vécu dans le lieu », mettant en valeur sa mémoire et évidemment celle de la France. L'artiste libano-canadienne Marie Khoury a signé des pièces en bronze, dont un miroir dans la suite Marie-Antoinette et quatre fontaines dans la cour d'honneur. Enfin, la galeriste Alice Mogabgab, dont Aline d'Amman dira qu'« il était normal que je l'intègre dans mon projet, c'est la personne qui m'a fait aimer l'art », a proposé « son » artiste belge. Léopoldine Roux a ainsi « inventé des portraits "color suicide" et intervenu au vernis sur une sélection de gravures comme un graffitti » conservées après la vente aux enchères d'une partie des meubles et objets appartenant au palace.

Depuis un peu plus d'un mois, Le Crillon a dévoilé ses nouveaux atours. C'est uniquement à ce moment-là qu'Aline Asmar d'Amman s'est mise à parler. Écrire, relire toute sa correspondance manuscrite avec Karl Lagerfeld. Et puis sourire. Elle conclut : « Le plus beau cadeau, c'est la confiance. Je crois beaucoup en la valeur travail. Et comme le dit si bien ce vieux dicton : "Travaillez en silence et le succès se chargera du bruit.'' »

 

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