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Nos Lecteurs ont la Parole

Café-librairie

Par Adib Y. TOHMÉ
OLJ
21/04/2017

Quand je suis rentré au Liban au milieu des années 90, j'avais pour idée de créer un café-librairie. J'imaginais un lieu convivial de déconnexion et d'échange dans lequel on pouvait lire tout en buvant un bon café, confortablement lové dans un canapé. Ce lieu proposerait aussi des discussions et des soirées emblématiques à thème autour d'une idée, d'un livre ou d'une pensée qui réunissent, autour d'un repas mythique, de parfaits inconnus partageant la même passion pour les livres.
Quand j'ai présenté mon projet à une personne dont l'opinion compte beaucoup pour moi, elle a éclaté d'un rire bruyant et moqueur dont j'entends les échos assourdissants jusqu'à aujourd'hui. Comme vous pouvez vous en douter, j'ai abandonné mon projet.
Plusieurs années plus tard, un client a débarqué chez moi et, avec le même enthousiasme que j'avais 20 ans plus tôt, il m'a proposé le même projet d'un lieu où on devait fermer nos portables, lire ou discuter tout en buvant un café. Je n'ai pas ri (bien que j'en eus envie). Je l'ai regardé longuement, d'un regard nostalgique et je lui ai dit : « Revois ton étude de faisabilité, l'emplacement, le coût du loyer, les charges d'exploitation, les marges et surtout identifie ta clientèle pour ne pas mettre la clé sous la porte. » Avant de partir, il m'a dit : « Crois-moi, il y a beaucoup de lecteurs. » Mais où sont les lecteurs ? Il y a trop de fumeurs de narguilé, mais pas assez de lecteurs. Il y a trop de tables de poker, mais pas assez de bibliothèques. Il y a trop de bruit et de fracas, mais pas assez de silence. Il y a trop de mouvements, mais pas assez de constance. Il y a trop d'échanges, mais pas assez de pensée. Il y a trop d'images, mais pas assez de substance. Il y a trop de gens qui savent tout, mais qui n'ont jamais ouvert un livre. Trop de gens qui parlent, mais peu qui savent écouter. Au fond, j'étais triste de ne plus être capable de m'enthousiasmer pour de tels projets. Je n'aimais pas ma résignation. Je n'aimais pas mon sentiment qu'il n'y a plus rien à faire, de capituler devant le préjugé collectif que tout ce qui ne produit pas de profits immédiats est inutile. Et pourtant il y a de l'utilité dans l'inutile. Et la lecture fait partie de ces choses inutiles dont nous avons besoin pour vivre. Lire est avant tout un acte de liberté. Et je peux me permettre aujourd'hui de parler comme un vieux con et de dire qu'il faut redonner aux jeunes le goût de lire. De leur montrer la joie de s'extraire à la culture des escargots. Celle qui consiste à se coller les uns aux autres, fiers de ce qu'ils sont, qui se complimentent mutuellement, dans la médiocrité de leur vie et la vacuité de leur existence. Grâce à la lecture, le monde peut devenir plus vaste et l'horizon plus grand. Dans le silence, dans la solitude, nous allons librement à la rencontre d'une autre pensée, d'un autre regard sur le monde. À travers les livres, nous découvrons d'autres façons de voir la vie. Un bon livre, comme un bon film, ou un bon poème, ne nous laisse jamais intacts. Il remodèle notre cerveau, nous permet de sortir de nous-mêmes, d'apprendre l'attention au monde et nous engage à porter un regard différent sur ce qui est important. Les médias ont pour mission de nous aplatir pour susciter facilement notre désir et nous faire perdre rapidement notre intérêt pour les choses. C'est la culture basée sur l'oubli et non sur l'apprentissage. Les médias fabriquent des consommateurs. Les bons livres peuvent créer des citoyens.

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Zaarour Beatriz

Supérieur cet article!! Plus de fumeurs que de lecteurs et donc moins de penseur! Il me semble qu'il s'agit d'une décadence au niveau humain, parce que l' homme et la femme sont en train de devenir des robots au service des nouvelles technologies.
Écrire sans tenir compte de l'orthographe, parler pour ne rien dire...
La culture qu'offre un bon ouvrage stimule le lecteur à ne jamais arrêter de lire. La lecture est le moyen le plus noble pour acquérir de bons principes et se doter de connaissances qui mènent à la sauvegarde des valeurs. Surtout chez la jeunesse, les principes et les valeurs n' ont plus leur raison d'être!
Merci M Tohmé, votre cri d'alarme devrait parvenir à toutes les écoles, du primaire à l'université

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