Les filières techniques : la fin du mépris face aux possibilités de réussite - Maxime PLUVINET

LES CARRIÈRES NON TRADITIONNELLES

Les filières techniques : la fin du mépris face aux possibilités de réussite

Amine Matar, directeur exécutif et pédagogique de l'Institut technique al-Kafa'at de Aïn Saadé, a redoré le blason des carrières techniques et manuelles, souvent méprisées par l'opinion, qui valorise plutôt le diplôme académique traditionnel.

13/04/2017

La notion du « miracle libanais » est déjà dépassée. Selon les statistiques de l'Organisation internationale du travail (OIT), « 35 % des diplômés libanais ne trouvent pas de travail », rappelle d'entrée de jeu Amine Matar depuis son bureau du campus à Aïn Saadé. L'ancien cadre de Texas Instruments en France et actuel directeur de l'Institut technique d'al-Kafa'at, dresse un état des lieux du marché du travail au pays du Cèdre, et son constat est celui de bien de pays favorisant trop les carrières académiques, jugées plus « prestigieuses ».

« Au Liban, tout le monde veut un diplôme universitaire, souligne-t-il. Cela est bien vu de dire : j'ai une licence en comptabilité, en histoire-géo, en littérature française ou en arabe. Mais il y a un grand problème de chômage au Liban. Dans le secteur technique, nous avons un grand besoin au niveau national, mais les gens ne s'orientent pas vers cette voie », déplore M. Matar.

Al-Kafa'at, avant d'être connue pour son campus universitaire créé en 1997, est une fondation fondée en 1957 par Nadim Choueiri. L'idée était, dans un pays alors peu préoccupé par les possibilités d'insertion des personnes autistes ou handicapées physiques ou mentales, de créer un programme « de formation à l'emploi ». L'objectif, encore valable de nos jours, n'est pas de faire de « l'art pour l'art », comme le soutient Amine Matar. « L'objectif est de trouver un emploi aux jeunes et de réaliser leur insertion socioprofessionnelle », insiste-t-il.

Un marché libanais en manque de savoir-faire

Le constat est clair pour le directeur pédagogique quand il s'agit de prendre le pouls de l'économie nationale : « Le Liban manque de tout ce qui est manuel. Si je prends un exemple, le Liban est un des pays qui fabrique le plus de bijoux parmi les pays arabes. Donc, il existe un besoin énorme au niveau de la bijouterie dans le pays », souligne-t-il. La raison de cette lacune professionnelle ? La saturation du marché par des diplômés de filières académiques, en particulier les sciences sociales. Les jeunes lycéens de la classe moyenne, en raison de considérations souvent sociales ou culturelles, vont favoriser un enseignement qui évite les filières techniques, professionnelles, ou manuelles, jugées moins prestigieuses et réservées aux étudiants défavorisés ou ayant des difficultés d'apprentissage. Bien sûr, le paysage social est une réalité : à al-Kafa'at, la plupart des filières ne coûteront pas plus de 1000 dollars par an aux étudiants, grâce aux subventions de la fondation et de l'État qui connaissent la situation socio-économique des étudiants.

Mais les faits sont là et vont au-delà des préjugés. Le pays a besoin de techniciens, car ils ont des compétences : « Nous avons besoin de tout ce qui est manuel, en particulier dans les domaines spécialisés des installations électriques ou dans le bâtiment... Par exemple, lorsqu'on construit un édifice, les entreprises font appel à des Syriens, car ils ne trouvent pas de travailleurs dans ces domaines », affirme Amine Matar. Ce Franco-Libanais, parti comme beaucoup d'autres faire ses études en France pendant la guerre, relève également les autres manques au Liban en matière « d'électronique, de mécanique, d'aérospatiale ou encore de génie nucléaire ».

Les centres de formation techniques comme al-Kafa'at insistent donc sur une bonne communication portant sur la présentation des filières pour attirer les élèves lors de forums d'orientation ou de journées portes ouvertes qui sont l'occasion pour les jeunes de « découvrir les diverses activités, que ce soit en électronique, informatique ou encore en architecture ». «L'année dernière, à peu près 1 600 élèves sont venus à ces journées portes ouvertes de tous les lycées et les collèges qui nous entourent », souligne Amine Matar.

À la question de savoir ce qui pourrait motiver les jeunes de la classe moyenne à oser envisager ces filières techniques, le directeur exécutif répond sans hésitation : «L'emploi et l'argent. » En effet, au terme de sa formation, un élève ayant suivi une filière technique sera très recherché sur le marché du travail, « non seulement sur le plan local, mais aussi au niveau régional, car il pourrait être embauché par des entreprises américaines dans les pays du Golfe ». « Nous avons plusieurs exemples d'étudiants qui débutent avec un salaire de 1 600 dollars dans leur premier emploi spécialisé », précise M. Matar.

Une formation adaptée au profil de chaque élève

À l'inverse d'une conception élitiste de l'enseignement, les centres de formation techniques, comme al-Kafa'at, favorisent la mixité sociale avec une formation répondant aux attentes et aux capacités de chaque profil d'étudiant. En effet, nombre d'entre eux proviennent des régions rurales libanaises et espèrent rapporter un savoir-faire différent de ce qui est demandé en milieu urbain. « De nombreux élèves viennent de ce que l'on appelle "les régions périphériques", comme la Békaa, le Sud ou Tripoli», souligne Amine Matar.

Généralement, les jeunes de ces régions suivent des formations professionnelles. Ces dernières peuvent s'étaler sur un ou deux ans, avec des jeunes qui apprennent directement un métier et ne visent pas des études universitaires. À titre d'exemple, leur cursus ne comprend pas de mathématiques appliquées ou de cours de physique-chimie. Pour illustrer son propos en prenant l'exemple précis d'une connaissance mathématique, Amine Matar divise la filière technique entre « les élèves de baccalauréat technique qui vont apprendre les intervalles doubles, ceux du brevet professionnel les intervalles simples, alors que les formations professionnelles vont se concentrer sur la façon d'utiliser la formule des intervalles». Ils font donc plus de pratique que de théorie. Cela est surtout le cas des domaines de la coiffure, de l'esthétique et de la bijouterie.

Sur le marché, un profil attractif et compétitif

Une telle organisation des méthodes d'enseignement ne vise qu'un seul objectif : l'emploi. Un seul hic : les standards d'enseignement doivent sans cesse être mis à jour, en raison de l'évolution très rapide des nouvelles technologies. Or les programmes de l'État « sont malheureusement anciens ». Ils ne correspondent pas à ce qui se fait aujourd'hui. « À titre d'exemple, précise M. Matar, en mécanique, le moteur sur lequel nos jeunes présentent l'examen date des années 1970. Or dans nos cours, nous travaillons sur des moteurs modernes », souligne-t-il, en insistant sur le travail d'adaptation des programmes à la réalité moderne.

Reprenant l'exemple de la mécanique automobile, le directeur de l'Institut technique évoque à ce propos son plan pour l'école al-Kafa'at. « Nous avons des contacts avec les agents des plus grandes compagnies présentes au Liban, notamment Renault et BMW. Comme nous n'avons pas les moyens d'avoir des voitures neuves, nous avons donc signé des contrats avec ces agents et nous leur envoyons nos jeunes effectuer des stages dans leurs garages. »

La formation vise ainsi à combler les lacunes des programmes théoriques parfois dépassés, mais surtout à faire face à la diversité de la demande au sein des entreprises qui, souvent, demandent dans un même domaine des compétences très différentes sur un matériel varié. Former les imprimeurs sur des machines monochromes ou polychromes, sur Macintosh comme sur PC, former les bijoutiers à chaque type de machine, c'est leur permettre d'être flexibles pour répondre aux attentes de plusieurs types d'employeurs. « C'est pour cela qu'on a un taux de placement sur le marché du travail de 90 à 95%», relève Amine Matar. Loin de faire de « l'art pour l'art », la filière technique forme donc à la pratique. Un étudiant en philosophie dirait que «la connaissance provient de l'expérience ».

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