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Trumpisation-sur-Seine

Empêtrée qu'elle est dans une bataille présidentielle à nulle autre pareille, la France, il faut bien le déplorer, n'est guère aujourd'hui au meilleur de sa forme. Mais de là à parler de climat de quasi-guerre civile, comme s'y hasardait lundi François Fillon dénonçant le laxisme des autorités face aux incidents, parfois violents, qui ont marqué ses dernières apparitions publiques...

Les guerres civiles, le candidat des Républicains n'y connaît visiblement rien. Et on lui souhaite évidemment de tout cœur, ainsi qu'à la France tout entière, de ne jamais vivre, de près ou de loin, comme l'ont fait ou le font tant d'autres malheureux peuples, une aussi épouvantable expérience. Cible privilégiée du terrorisme, l'Hexagone est néanmoins en proie à plus d'un démon que l'on croyait endormi : islamophobie ou antisémitisme, xénophobie, banlieues chaudes et dérives policières, communautarismes et replis identitaires sont bien présents hélas.

Pire, c'est à une véritable désacralisation du système que l'on assiste en ce moment ; plus fort encore, elle est le fait des enfants du système eux-mêmes. Car ce n'est pas seulement l'autorité en place qui se trouve accusée, ici ou là, de s'ingérer dans la campagne électorale, de comploter contre tel ou tel candidat : formuler de tels griefs, ce serait presque de bonne guerre. Ce sont aussi (et même surtout) les troisième et quatrième pouvoirs, la justice et la presse, piliers de toute démocratie, qui se trouvent sur la sellette, au fil d'une campagne débridée que l'on dit déjà en voie de trumpisation accélérée.

Évidents, en effet, sont les symptômes de cette épidémie charriée par les vents d'outre-Atlantique. À peine investi, le président des États-Unis a engagé, comme on sait, une impitoyable épreuve de force avec les juges de son pays ; et il ne cesse d'exhaler sa haine maladive pour les médias, ces ennemis du peuple, allant jusqu'à interdire la Maison-Blanche à quelques-unes des institutions de presse les plus prestigieuses. À l'heure où les élus ruraux se rebellent pour la première fois contre la médiocrité des candidats à la présidence, voici maintenant que François Fillon et Marine Le Pen se rejoignent pratiquement dans une situation de fronde face à l'appareil judiciaire, dans le même temps qu'ils sont en guerre ouverte contre les médias.

Le premier dénonce ainsi le harcèlement dont il estime être l'objet de la part d'un parquet financier manipulé par des sphères officielles, et revient sur sa promesse de se retirer de la course s'il venait à être mis en examen. Forte de l'immunité que lui confère son statut de députée européenne, la patronne du Front national, dont plus d'un proche a été inculpé dans des affaires de financement électoral ou d'emplois fictifs, se refuse carrément, pour sa part, à se présenter devant les enquêteurs. Et elle ne se prive pas d'inviter les magistrats à appliquer la loi, non à l'inventer.

Même ton, côté presse. Se considérant victime d'un véritable lynchage, Fillon refuse de se soumettre au tribunal médiatique ; Le Pen accuse les médias de favoriser de manière historique Emmanuel Macron, qu'elle qualifie de candidat des puissances d'argent. Et à l'autre bout de l'éventail politique, le gauchiste Jean-Luc Mélenchon emprunte volontiers à Trump sa marotte des fake news (fausses nouvelles) pour se mettre, lui aussi, de la partie.

Même Mélenchon, qui l'eût dit ?

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

 

 

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