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Moyen Orient et Monde

Le rapprochement russo-turc, alliance de circonstance ou alternative stratégique ?

Analyse
05/08/2016

Dans un entretien accordé le 1er août à un organe de presse proche des officines du pouvoir russe, le ministre turc de l'Économie, Nihat Zeybekci, a évoqué le « soutien moral » apporté par le président russe Vladimir Poutine aux autorités turques comme facteur d'apaisement des tensions qui ont récemment marqué l'évolution des relations bilatérales. « Compte tenu de l'atmosphère qui s'était créée, le coup de téléphone de M. Poutine nous a apporté un soutien moral important », avait-il ainsi déclaré, précisant que « les deux parties sont à 100 % d'accord pour revenir au niveau des relations d'avant le 24 novembre 2015 ».

Des rumeurs répandues dans la presse ont également fait état d'informations sur une intervention des services russes auprès de leurs homologues turcs afin de les avertir qu'un coup d'État se préparait. Mais aucun élément probant n'est venu confirmer cette thèse peu crédible au regard de la profonde méfiance qui caractérise les relations russo-turques depuis l'automne 2015. En revanche, la réactivité de la diplomatie russe, qui a fermement condamné la tentative de putsch en Turquie, entraîne aujourd'hui une nette amélioration dans les relations bilatérales qui s'étaient fortement détériorées à la suite d'une série d'incidents impliquant les forces aériennes turques et russes en Syrie et qui ont culminé le 24 novembre dernier avec l'attaque contre un avion de chasse SU-24. Ces développements n'ont donc pas suffi à compromettre durablement la relation entre les deux parties, qui a connu une mutation profonde au cours des vingt dernières années.

 

(Lire aussi : Le rapprochement russo-turc après la tentative de putsch)

 

Rivalité et pragmatisme
« Depuis les années 90, les relations sont dé-idéologisées et construites sur le pragmatisme », explique Igor Delanoë, expert des questions stratégiques russes et chercheur associé au Harvard Ukrainian Research Institute, estimant que le développement du commerce a été le moteur principal de la dynamisation des relations bilatérales.

« Si l'on considère ces relations sur le long terme, elles reposent sur des intérêts géo-économiques entre deux puissances qui, de par leur histoire et leur position, sont dans une perspective de coopération compétitive ou de compétition coopérative sur des espaces comme la mer Noire, les Balkans, le Caucase et plus récemment le Moyen-Orient ». Historiquement, Moscou et Ankara se percevaient en tant que puissances rivales en Eurasie.

La Turquie, qui incarne une base avancée de l'Otan, a longtemps déployé une politique pantouranienne en Asie centrale et occidentale dans le cadre d'une stratégie d'endiguement de l'influence russe. Mais géopolitique et intérêts économiques étant intrinsèquement liés, cette politique répondait également à des enjeux géo-énergétiques précis : favoriser la construction de pipelines acheminant les ressources énergétiques d'Asie centrale en passant par l'Azerbaïdjan, pour contourner la Russie.

 

(Pour mémoire : Le putsch raté aura-t-il des conséquences sur la politique étrangère turque dans la région ?)

 

Cette posture menaçante, renforcée par la perspective d'un élargissement de l'Otan à l'Est, a encouragé Moscou à jouer la carte de la déstabilisation kurde, en soutenant activement le PKK. Mais la convergence des intérêts économiques, le changement dans la perception des problèmes régionaux par les Turcs qui, durant les années 2000, et jusqu'aux révoltes arabes en 2011, ont mis en œuvre la « politique du zéro problème » avec les voisins, et l'émergence progressive d'un monde multipolaire ont favorisé les convergences.

Un changement d'orientation dans la politique d'Ankara et le rééquilibrage des relations avec les voisins septentrionaux et orientaux s'est affirmé à mesure que l'ambition turque d'adhérer à l'Union européenne se dissipait. Le sentiment de frustration, alimenté par l'avenir incertain de l'intégration de la Turquie à l'UE, alors même que ses élites sont traditionnellement tournées vers l'Europe, a poussé Ankara à développer une approche plus pragmatique et à repenser son positionnement. En dehors des antagonismes profonds que cristallisent encore certains dossiers comme la gestion de la crise syrienne, les récentes évolutions sur la scène politique turque ont à nouveau favorisé le rapprochement.

 

(Pour mémoire : La réconciliation russo-turque peut-elle changer la donne en Syrie ?)

 

Déficit de confiance
Pour Igor Delanoë, ce retour à la normale repose sur « la prise en compte par les deux acteurs qu'ils ont finalement plus à perdre dans un durcissement de la confrontation qu'en revenant au statu quo ante ». Le contexte a par ailleurs accentué le déficit de confiance : les pressions européennes face à la répression d'Erdogan, l'attitude plutôt ambiguë des États-Unis face au putsch et à la question de l'extradition du prédicateur Fethullah Gülen ont détérioré les relations entre Ankara et ses principaux alliés stratégiques.

D'une part, les déclarations de leaders européens invoquant les droits de l'homme pour condamner la purge ont pu être perçues par les autorités turques comme source d'ingérence dans la politique intérieure et un nouveau prétexte visant à bloquer les négociations d'adhésion. D'autre part, les relations avec Washington n'en sont pas à leurs premières contradictions en raison des sympathies américaines en faveur des revendications politiques kurdes. « Ces relations compliquées depuis la crise vont mécaniquement rapprocher les Turcs et les Russes.

 

(Pour mémoire : Entre Ankara et Washington, « it's complicated ! »)

 

La rencontre du 9 août entre les deux pays est importante, il est certain qu'il y aura des avancées sur le plan économique du côté de Turkishstream. Sur le dossier énergétique et géopolitique, les contentieux sont encore nombreux, la crise syrienne vient s'ajouter aux vieux dossiers sur Chypre et la Crimée, on peut néanmoins s'attendre à des mesures entre les deux pays pour lutter contre l'EI, plus d'engagement de la part de la Turquie pour rendre sa frontière hermétique. Tout geste de la part des Russes qui temporiseraient le soutien aux Kurdes serait également perçu comme un progrès », explique Igor Delanoë.

La Russie pourrait donc devenir une pièce maîtresse dans l'approche turque destinée à faire monter les enchères du côté occidental, ou alors incarner une alternative stratégique à l'UE. Cette deuxième hypothèse reste peu probable pour le spécialiste de la Turquie et professeur à Sciences Po Grenoble Jean Marcou, qui dans son article Turquie : les enjeux de l'après-coup d'État, estime que « l'alliance de la Turquie avec l'Occident reste l'axe structurant de la politique étrangère turque et l'on voit mal comment l'alternative en question pourrait remplacer la sécurité d'une appartenance à l'Otan et les avantages d'une relation, même inachevée, avec l'UE ».

 

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Bery tus

hum maintenant apres les attaques a repetition, meme le vouloir dechoir erdo de sa place etait un vœux des moumana3istes ... maintenant il est fréquentable et aidera meme haha !!

mais la je veux revenir sur qlq chose, les vœux comme dit plus haut et meme a maintes fois repris etait de déboulonner erdo, donc on peut en deduire que celui ci a etait provoquer non par les USA mais par les russes

maintenant s'il n'Y avait pas connivence les russes allaient avertir les USA qu'ils allaient rentrer en syrie ... ET CE 2 MOIS AVANT SON INTERVENTION?


RE-MARK-ABLE

Les voisins valent plus que les cousins éloignés.

Les russes ont compris la faille qui fera que jamais les européens voudront intégrer les turcs bien que voulant s'en servir pour les sales besognes qu'on a vu les turcs commettre, alors en bon exécutant les turcs aideront à la reprise d'Alep par exemple.

Et ça continue de parler de connivence hahahahaha. ..Les pauvres. ..

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