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Liban

Élie Salibi, départ d’un grand maître du petit écran

Disparition
M.H.G. | OLJ
11/07/2016

Le monde des médias – et tout particulièrement de la télévision – au Liban a perdu hier l'un de ses monstres sacrés, Élie Salibi, qui s'est éteint à l'âge de 75 ans. Avec sa voix inimitable et sa plume sensationnelle, l'homme constituait une autorité de référence pour nombre de journalistes et de grandes figures médiatiques.
Né en 1941 à Souk el-Gharb, dans le caza de Aley, Élie Salibi a accompagné le développement du secteur médiatique libanais durant près de six décennies. Il a, entre autres, occupé les postes de présentateur, rédacteur et conseiller dans plusieurs chaînes de radio et de télévision entre 1962 et 2008, notamment à la Voix du Liban, la LBCI, la LBCI-Sat, Orbit, Voice of America et Radio Liban.

Mais il a aussi et surtout été le témoin de la grandeur et de la décadence des médias libanais, de plus en plus minés, au fil du temps, par la censure et l'hyperinterventionnisme politico-financier.
Après des débuts à la radio, notamment à la BBC, toujours étudiant, il était entré, à la suite des encouragements de Hind Abillamaa, à l'ancêtre de Télé-Liban, Télé-Orient – rivale de la Compagnie libanaise de télévision (CLT) – lors de sa création en 1962, sous le mandat Chéhab. L'occasion pour le jeune homme de faire ses premières armes et de découvrir notamment le monde de la censure et des contrôleurs du ministère de l'Information. Un jour, l'un deux se présente ainsi en état d'ivresse à la chaîne de télévision et demande à contrôler et censurer... la météo, craignant que l'ennemi « ne puisse profiter » des précieuses informations fournies par le bulletin pour « attaquer le pays ». Il menacera même le jeune journaliste d'un procès au cas où il refuserait d'obtempérer !

Autre épisode de ses démêlés de l'époque avec la censure, lorsque Kamal Joumblatt, à l'époque ministre de l'Intérieur, décide en 1963 d'interdire à Johnny Halliday d'entrer au Liban, où l'icône rock de l'époque doit se produire en concert. Élie Salibi, présent au salon de l'aéroport, propose aussitôt au ministre un entretien en direct à la télévision durant le journal télévisé. Ce à quoi Kamal Joumblatt, laconique, répond par la positive, en anticipant toutefois qu'une rupture de courant empêchera l'entretien d'avoir lieu... Au grand étonnement du journaliste, à 20h30 précises, le courant électrique se coupe effectivement. Élie Salibi a commis l'erreur d'annoncer l'entretien à l'avance et le Deuxième Bureau, en conflit perpétuel avec le ministre, veille au grain !

Les temps sont aussi ceux de la concurrence avec la CLT et, le 22 novembre 1963, Élie Salibi annonce, avec à l'esprit la volonté de prendre de vitesse la chaîne rivale, le décès de Béchara el-Khoury durant le journal télévisé... Or l'information, erronée, provient du Deuxième Bureau. Quelques instants plus tard, le fils du président, Khalil el-Khoury, l'appelle pour démentir la nouvelle. Et, le soir même, John Fitzgerald Kennedy est assassiné. Traumatisé, Élie Salibi n'annoncera pas l'information, craignant de commettre, ce faisant, une nouvelle erreur. Tout comme il n'annoncera pas le décès, bien réel cette fois, de Béchara el-Khoury quelques mois plus tard, le 11 janvier 1964, par peur d'une récidive...

Ayant quitté Télé-Orient en 1977, Élie Salibi intègre la LBC en septembre 1986, à l'instigation de Karim Pakradouni. Il y devient rédacteur en chef du journal télévisé. Il y restera jusqu'en 1992, le temps de former toute une génération de professionnels, mais aussi de se rendre compte de la progression extraordinaire de la relation de moins en moins professionnelle entre politiciens et journalistes, qu'il ne cessera de dénoncer. Il rejoindra ensuite la LBCI-Sat à partir de 1996, avant d'assumer les fonctions de conseiller du PDG de la chaîne, Pierre Daher, une aide précieuse et appréciée. Écrivain au style littéraire puissant, fort d'un esprit critique brillant et lumineux, il était également l'auteur de plusieurs ouvrages.

Hier, les hommages ont plu sur les réseaux sociaux pour le professeur, le maestro, de la part des générations qu'il a formées, notamment de May Chidiac, Gisèle Khoury, Bassam Abou Zeid, et tant d'autres journalistes, un ultime geste de reconnaissance et de gratitude – mais aussi de nostalgie pour un âge d'or décidément révolu – avant le grand silence.

 

*Source : May CHIDIAC, La Télévision mise à nu, aux éditions L'Orient des Livres, 2014.

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