X

Culture

Se recueillir sur leurs tombes et écouter la terre chuchoter

Spring Festival 2016

« Gardens Speak »*, installation audio interactive de Tania el-Khoury, donne la parole aux jardins éventrés où nos enfants sont enterrés.

Danny MALLAT | OLJ
06/05/2016

Devant l'impossibilité d'évoquer la violence et de la regarder en face, l'oubli opère comme un instinct de défense. Oublier, c'est se mentir à soi-même, c'est détruire une mémoire intimement liée à la conscience morale. C'est cette conscience que Tania el-Khoury tente, par son installation Gardens Speak, de réveiller.
Après une formation théâtrale à l'Université libanaise, Tania el-Khoury s'envole pour Londres afin de poursuivre ses études dans l'art interactif. En 2009, elle œuvre au sein du groupe Dictaphone fondé en collaboration avec l'architecte et urbaniste Abir Saksouk. Redéfinir les droits du citoyen, instaurer un rapport équilibré avec les espaces urbains, porter plus loin la voix des droits de l'homme, voilà le message que Dictaphone tente, en vain, de faire parvenir. Pour l'artiste, « le live art informe et proteste, et les protestations peuvent informer le live art ».
C'est en 2011 que Tania el-Khoury tombe en possession d'une photo, celle d'une mère creusant un trou dans son jardin pour y enterrer son fils... Des années plus tard, les corps des martyrs gisent encore au fond des vergers, c'est ainsi que les familles syriennes protègent l'identité de leurs martyrs, et les victimes protègent à leur tour leurs familles d'un régime totalitaire qui trouve dans chaque funérailles la cible idéale pour anéantir son peuple. L'artiste, dans un cérémonial surprenant, offrira à ces corps oubliés une immortalité méritée.

Enfants enterrés sous les rosiers
Quand l'écho du passé retentit, c'est en somme comme un appel pour reprendre conscience. Imprimer, pour que l'idée demeure présente, c'est reconstruire l'ordre du temps et réveiller en chacun ce qui reste comme humanité, dans un monde pas assez vaste pour des sépultures, un monde où les mères enterrent leurs enfants sous des rosiers aux odeurs de soufre, au fond de leurs jardins éventrés. Bassel Chhadé, Bayan, Mustapha Karmani, Abou Khaled, Bilal Nheimé et tant d'autres reprennent vie dans un espace reconstitué duquel le spectateur-acteur ne ressortira pas indemne. Tania el-Khoury, par une expérience troublante, réussit à raviver une mémoire disparue et à entraîner le visiteur dans un recueillement d'une véracité inquiétante.

(Lire aussi : Hanane Hajj Ali : Ce qui nous manque au Liban, c'est la culture de la culture)

 

Honorer Thanatos
D'abord se vêtir d'une camisole blanche ; prendre, ensuite, une torche d'une main pour guider des pas incertains et, d'une autre, un carton sur lequel est inscrit le nom du défunt ; se déchausser par respect, passer du monde réel au monde de Tania el-Khoury, et se coucher devant les stèles mortuaires pour reprendre contact avec la terre nourricière. Aller à la rencontre des âmes, creuser dans un geste rédempteur pour rendre hommage aux mères orphelines et écouter leurs fils chuchoter, dans un silence d'éternité, leurs histoires. Surtout ne pas empêcher ses larmes de mouiller le sable, ses mains de trembler, reprendre son souffle, rentrer en communion avec l'au-delà et comprendre.
Comprendre en voyant les fleurs recouvrir le sol que face au deuil escamoté, l'artiste a réussi à assurer ce que la guerre meurtrière continue d'interdire, des obsèques dignes, d'une mère à son fils. Se relever, en prenant soin de garder quelques grains de sable sur soi en mémoire de Jalal, de Basel ou de Mustapha et dire un dernier adieu. Chaque visite dure quarante minutes et elles sont effectuées par groupe de dix personnes.
Les installations interactives de Tania el-Khoury, détentrice du Total Theatre Innovation Award et du Arches Brick Award, ont sillonné le monde dans un questionnement universel sur l'implication de l'homme au sein de son espace vital et sur une dignité revendiquée. La jeune artiste secoue les consciences et réveille les morts dans une performance sonore qui prendra possession de tous vos sens bien plus que le temps d'une visite.

*L'installation « Gardens Speak » de Tania el-Khoury se déroule à Station, Jisr el-Wati, aujourd'hui vendredi 6 mai de 16h à 20h30. Samedi 7 et dimanche 8 mai de 15h à 20h30. Entrée libre, réservations nécessaires (01/218078).

 

Lire aussi
Sulayman al-Bassam a le théâtre dans le sang

L’homme est-il encore un miracle sur terre ?

Comme un tonnerre qui gronde...

Les frontières repoussées du Spring Festival 2016

À la une

Retour à la page "Culture"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Atalante fugitive

Tres beau, merci.

Dernières infos

Les signatures du jour

Un peu plus de Médéa AZOURI

«Ya aayb el-choum»

Les + de l'OLJ

1/1

Le Journal en PDF

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'OLJ vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants