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Questions autour du centenaire des accords Sykes-Picot

Ibrahim TABET
OLJ
11/04/2016

En 1916, lors de la Première Guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne s'entendirent secrètement pour se partager les provinces arabes de l'Empire ottoman promis à un ultime démembrement. Les accords Sykes-Picot, nom donné à cette entente, stipulaient que la France et la Grande-Bretagne seraient disposées à reconnaître et à soutenir des États arabes « indépendants » dans deux zones : une zone A englobant la Syrie intérieure et la région de Mossoul que la France serait seule apte à « conseiller », et une zone B allant de la Jordanie actuelle à Kirkouk où la Grande-Bretagne jouirait de la même influence exclusive. De plus, la Grande-Bretagne serait autorisée à administrer directement une zone rouge formée de la Mésopotamie et la France une zone bleue comprenant le Mont-Liban, le littoral syrien et la Cilicie. Quant à la Palestine, compte tenu du rôle de Jérusalem pour les trois religions monothéistes, elle serait soumise à une administration internationale. Ces accords-cadres furent toutefois l'objet de changements dictés par le nouveau contexte politique et les rapports de force sur le terrain. C'est ainsi par exemple que la France fut contrainte de céder la Cilicie à la Turquie et qu'elle dut renoncer au vilayet de Mossoul au profit de l'Angleterre. Ils déboucheront, après la guerre, sur la formation des États du Levant (Palestine, Transjordanie, Irak, Syrie et Grand Liban).
À l'exception de la Palestine et de la Transjordanie (devenue la Jordanie) qui seront affectées par la création de l'État d'Israël, et du sandjak d'Alexandrette détaché de la Syrie et cédé à la Turquie par la France en 1939, les frontières des autres États de la région demeurèrent inchangées jusqu'à nos jours. Cela, malgré le fait qu'ils soient tous des mosaïques ethnico-religieuses et les tentatives des tenants du panarabisme de les remettre en question. À l'occasion du centenaire des accords Sykes-Picot, on peut se demander si ce sera toujours le cas et si le califat islamique autoproclamé qui ambitionne de les abolir sera vaincu.

La création des États du Levant
Au lendemain de la guerre, la France doit renoncer, suite au traité de San Remo, à la région de Mossoul qui devait lui revenir. La Palestine qui devait être internationalisée est maintenant réclamée par les Anglais, qui décident d'en faire un « foyer national pour les juifs ». Un moment tentée par un accord de compromis avec l'émir Faysal installé à Damas par les Anglais, la France, puissance mandataire en Syrie, décide en 1920 de créer un Grand Liban en adjoignant autour du noyau de la Montagne : Beyrouth, les quatre « cazas » de la Békaa, détachée du vilayet de Damas, ainsi que les villes de Tripoli et de Saïda et leur arrière-pays. Cette décision est très mal accueillie par les nationalistes syriens qui refuseront de reconnaître l'indépendance du Liban. Le haut-commissaire français divise la Syrie en deux États : ceux d'Alep et de Damas, plus tard organisés en une Fédération syrienne. Sont également créés un territoire des alaouites, qui sera transformé en 1924 en État, et une région autonome druze. Quand au sandjak d'Alexandrette, il est rattaché au gouvernorat d'Alep mais conserve une autonomie administrative. Les Kurdes et les chrétiens (en majorité jacobites et arméniens) de la Jézireh demandent une autonomie semblable à celle dont jouissent les alaouites et les druzes. Mais leurs réclamations ne sont pas prises en considération. En 1936, la Syrie est réunifiée et il est mis fin à l'autonomie du Djebel druze et du territoire des alaouites.
Né de la réunion par les Britanniques des trois vilayets ottomans de Mossoul, de Bagdad et de Bassora, l'Irak regroupe trois grandes communautés ethnico-religieuses : les Kurdes et les Arabes chiites et sunnites. À côté d'elles, existent également des minorités chrétiennes, turkmène et yazidie. À la discrimination des autres communautés par les sunnites sous la dynastie hachémite et le régime baassiste succédera celle qu'ils subissent sous le régime dominé par les chiites mis en place par les Américains. Ce qui montre que, comme en Syrie, la laïcité formelle des institutions n'empêche pas l'accaparement sectaire du pouvoir. La Jordanie est une création artificielle britannique où cohabitent une majorité de Palestiniens et la population bédouine d'origine. Mais, du fait de l'absence en son sein du clivage sunnito-chiite, elle semble devoir être épargnée par la menace de fragmentation guettant ses voisins syrien et irakien.

Des rêves brisés d'unité arabe à l'islamisme politique
Les années qui suivirent l'accession des États arabes du Proche-Orient à l'indépendance virent plusieurs tentatives avortées d'unité arabe remettant en question des frontières héritées de l'époque coloniale. Ces échecs montrent que les frontières dessinées naguère par la France et l'Angleterre n'étaient pas totalement artificielles. Et, en tout cas, que se sont développés des nationalismes locaux – irakien, syrien, jordanien et libanais – supplantant le sentiment d'appartenance à une mythique nation arabe. Le nationalisme panarabe, laïc et socialiste des régimes égyptien, syrien et irakien fut contrecarré par le panislamisme promu par l'Arabie saoudite. À partir des années 1970-1980, l'échec du nationalisme arabe et des régimes socialo-militaires de la région ouvrit la voie au « retour » à l'islam. Les mouvements islamistes occupent l'espace et entravent l'émergence de toute autre idéologie. Il n'est pas étonnant dans ce contexte que les soulèvements populaires dirigés successivement, à partir de 2011, contre les régimes tunisien, égyptien, yéménite et syrien qualifiés prématurément de printemps arabes aient été confisqués par les mouvements islamistes...

La faillite d'un monde ?
Retour des militaires au pouvoir en Égypte. Bain de sang en Syrie. Guerres civiles sectaires opposant les sunnites aux chiites en Irak et aux alaouites en Syrie. Risque d'éclatement de ces deux pays. Fanatisme génocidaire et iconoclaste du prétendu « État islamique ». Menace terroriste qu'il fait peser sur la région et le monde. Épuration ethnique dont sont victimes les communautés chrétienne et yazidie d'Irak. Ces événements dramatiques sont le symptôme de deux crises plus profondes qui se nourrissent mutuellement : la crise de l'islam et la faillite d'un monde arabe miné par ses divisions, l'absence d'État de droit et de libertés et le bilan économique et social désastreux de régimes autoritaires et corrompus. Malheureusement pour eux, au lieu de le reconnaître, les Arabes ont trop tendance à verser dans la théorie du complot, attribuant leurs malheurs aux séquelles de l'impérialisme occidental et à une mythique « conjuration américano-sioniste ». Cela dit, cette thèse comporte une part de vérité. Il est indéniable que la partialité occidentale envers Israël a favorisé le ressentiment arabe et la montée de l'islam radical. Et les interventions occidentales en Irak et en Libye ont non seulement déstabilisé ces deux pays, mais toute la région et au-delà.

Vers une balkanisation du Levant ?
La destruction par le califat autoproclamé du mur de sable séparant la Syrie et l'Irak symbolisant les accords Sykes-Picot préfigure-t'elle la fin du système hérité de l'ère coloniale ? L'Irak est déjà divisé en entités ethnico-confessionnelles et le sort de la Syrie reste en suspens, bien que le retournement de la situation sur le terrain en faveur du régime soutenu par la Russie ait écarté le scénario de sa partition ou de son repli sur un réduit alaouite. Il reste toutefois à vaincre Daech, ce qui sera probable à plus ou moins long terme. Mais si cette éventualité éloignerait le spectre de la remise en cause de l'intégrité territoriale de ces deux pays, la quête d'un système politique inclusif sans parler d'une réconciliation sont une autre affaire. Il est probable qu'en cas de solution politique au conflit syrien, celle-ci s'inspire du modèle libanais de représentation politique sur une base communautaire, ou soit basée sur un système fédéral à l'irakienne.
Les Kurdes de Syrie vont-ils obtenir la reconnaissance de leur autonomie à l'instar de leurs cousins irakiens ? Quel type de régime sera mis en place à Damas ? Et par ricochet, quel sera le sort du Liban qui est confronté à une menace existentielle avec la présence de près d'un million et demi de réfugiés syriens sur son sol ? Telles sont les questions qui se posent à l'heure où le récent accord de cessez-le-feu en Syrie imposé par Washington et Moscou pourrait laisser entrevoir l'amorce d'une solution politique à la guerre. Celle-ci pourrait être facilitée par le fait qu'elle est pour une large part un conflit par procuration opposant les alliés du régime (la Russie, l'Iran et le Hezbollah) à ses adversaires (Arabie saoudite, Qatar et Turquie), sans compter les Occidentaux (principalement les États-Unis et France) tiraillés entre leur opposition à Bachar el-Assad et leur crainte de l'installation d'un pouvoir islamiste radical à Damas.

Ibrahim TABET
Mars 2016

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