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Économie

L’économie libanaise bénéficie-t-elle vraiment de la baisse des prix du pétrole?

Liban - Focus

Si la chute des cours du brut a impacté favorablement certains secteurs de l'économie, cette opportunité ne semble pas pleinement saisie et peut aussi présenter des risques.

19/02/2016

Depuis plus de deux ans, la chute des cours du pétrole liée à la décision de l'Opep de ne pas réduire son offre fait trembler l'économie mondiale. Le baril de brut a ainsi franchi un plus bas en 13 ans – chutant jusqu'à 27 dollars le 20 janvier dernier – avant de se reprendre pour osciller aux alentours des 30 dollars. À l'instar de la plupart des pays importateurs, le Liban devrait logiquement bénéficier de cette aubaine... Cependant, « il faut distinguer les répercussions de cette baisse sur l'économie libanaise à court terme de celles à plus long terme », avertit d'emblée Wissam Haraké, économiste à la Banque mondiale (BM).

Bouffée d'oxygène
Premiers bénéficiaires a priori, les consommateurs pour qui la baisse des prix de l'essence a représenté une bouffée d'oxygène. « Le prix du gallon d'essence (ndlr : de 20 litres) est passé de 35 000 livres libanaises il y a un an et demi, à 20 000 livres aujourd'hui. C'est une baisse considérable. En revanche, les prix des générateurs ou ceux des produits industriels n'ont pas baissé, car le gouvernement n'a pas pris les dispositions nécessaires », commente l'ancien ministre des Finances Georges Corm. Pour Nassib Ghobril, directeur du département de recherche du groupe Byblos Bank, « la baisse des prix du pétrole, combinée à la baisse du prix de change du dollar réduit presque complètement l'inflation importée ». L'indice des prix à la consommation calculé par l'Administration centrale de la statistique a ainsi reculé de 3,40 % en glissement annuel en décembre 2015. « Pour autant, cette baisse historique depuis des décennies n'a pas profité à la consommation qui reste l'un des déterminants principaux de la croissance », observe Kamal Hamdan, directeur exécutif du Consultation & Research Institute. Reste que les estimations de cette dernière pour 2015 divergent encore considérablement, allant de 2,5 % pour la BM à une fourchette oscillant entre 0 et 1 % pour la Banque centrale.

De même, pour l'ensemble des interlocuteurs interrogés, l'État aurait dû davantage profiter de cette conjoncture pour rééquilibrer ses finances publiques. Les transferts du Trésor à Électricité du Liban (EDL) – qui constituent le troisième poste de dépenses budgétaires – ont bien baissé de 50 % en glissement annuel à 472,1 millions de dollars sur les cinq premiers mois de 2015, selon le ministère des Finances. Mais « cette baisse des prix du pétrole aurait dû occasionner une baisse plus significative du déficit d'EDL », note Kamal Hamdan. Du reste, cela n'a pas empêché le déficit public d'augmenter de 17,4 % en glissement annuel sur les trois premiers trimestres de 2015. Pour le résorber, les avis sur les priorités divergent. « Cela fait deux décennies que le déficit budgétaire est fortement dû au déficit d'EDL, qui devrait en profiter pour augmenter ses capacités de production. D'autant plus que si le consommateur n'est plus contraint d'utiliser des générateurs, il serait sans doute prêt à payer une facture d'électricité plus chère », conseille Wissam Haraké. Pour Georges Corm, « cela ne justifierait en rien une hausse de la taxe sur l'essence (ndlr : comme l'ont récemment proposé certains députés) car les couches les plus pauvres seront les plus touchées, il vaudrait mieux que le gouvernement taxe les produits de luxe à 25 % par exemple ». « L'État devrait commencer par faire des économies sur ses dépenses qui ont atteint 14 milliards de dollars en 2015 », avance de son côté Nassib Ghobril.

(Lire aussi : L'économie libanaise, à l'abri de la conjoncture saoudienne ?)

 

Vers une baisse des remises ?
Les effets bénéfiques de la baisse des prix du pétrole sont plus manifestes sur la balance commerciale, dont le déficit a baissé de 12 % entre 2014 et 2015, à 15 milliards de dollars, grâce à une réduction de 11 % de la facture des importations, à 18 milliards de dollars. Pour autant, la baisse des prix pétroliers a également affecté les exportations libanaises, dont la valeur s'est contractée de 11 % à 3 milliards de dollars, notamment du fait que les pays du Golfe restent les premiers clients du Liban. « D'une part, les entreprises libanaises sont de moins en moins compétitives sur ces marchés, du fait de surcoûts comparatifs en énergie et de l'impact de la guerre en Syrie sur leurs coûts logistiques. D'autre part, la baisse des revenus de la rente pétrolière dans ces pays a contraint ces derniers à réduire leurs dépenses et leur propension à importer », explique Kamal Hamdan.

Une tendance qui affecte l'autre composante de la balance des paiements, les pays du Golfe étant la première source de transferts financiers envers le Liban. Malgré la baisse du déficit commercial, la balance des paiements a ainsi affiché un déficit record de 3,35 milliards de dollars en 2015, en hausse de 134 % par rapport à 2014. « Les pays pétroliers commencent à adopter des mesures inédites comme la hausse des prix de l'électricité ou encore la baisse des subventions sur certains produits de première nécessité. Cela pourrait entraîner une accentuation de la baisse des flux financiers vers le Liban », présage Wissam Haraké. Or, « la dette de l'État est financée à plus de 50 % par les banques et à plus de 30 % par la BDL. Si les dépôts stagnent voire reculent, l'État ne pourra plus continuer à miser sur la croissance des dépôts bancaires pour financer ses déficits ! », s'inquiète Kamal Hamdan. D'autant que la conjoncture devrait également affecter les remises des expatriés. « Les nouvelles orientations fiscales dans les pays du Golfe – d'où viennent 50 à 60 % des remises – se traduisent par une hausse du coût de la vie qui va impacter les sommes envoyées par les expatriés au Liban », poursuit Kamal Hamdan. Pour l'instant cela reste une hypothèse de travail : selon les dernières prévisions de la BM, les remises des expatriés auraient connu une légère hausse (1 %) entre 2014 et 2015, à 7,5 milliards de dollars. « Si aucune statistique officielle n'a fait état d'une baisse des remises, nous verrons probablement un début de tendance baissière à partir de la seconde moitié de 2015 qui se poursuivra en 2016 », note Nassib Ghobril.

En attendant, tous restent sceptiques sur une amplification des bénéfices de ce changement de conjoncture. « Le gouvernement est incapable et manque de transparence, il semble donc exclu qu'on puisse profiter de cette opportunité : après tout, aucune réforme d'envergure n'a été entreprise depuis les années 2000 », se désole Georges Corm.

 

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