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Culture

L’élégante insoumise a tiré sa révérence

Disparition

Résistante. Rêveuse. Romancière. Edmonde Charles-Roux s'en est allée rejoindre les étoiles, à l'âge de 95 ans.

22/01/2016

Edmonde Charles-Roux avait du chien. Et beaucoup de témérité. Derrière la soierie de ses cols Lavallière, sous la nacre de ses rangées de perle, son cœur battait à gauche. Car la très élégante, bien née dans un de ces foyers de la grande bourgeoisie française, était une insoumise, de cette trempe de femmes qui bravent les interdits familiaux, les conventions sociales et les courants politiques. Morte à 95 ans, elle a enjambé deux siècles et vécu plusieurs vies ; et mené plusieurs combats, l'allure impeccable en tailleur Chanel.

En 2012, la présidente de l'académie Goncourt et veuve de l'ancien maire de Marseille Gaston Defferre foulait pour la cinquième fois le sol libanais, à la tête d'une délégation d'académiciens (Tahar ben Jelloun, Didier Decoin, Pierre Assouline, Bernard Pivot et Régis Debray) à l'invitation du 20e Salon du livre francophone de Beyrouth.
Elle avait 92 ans. Sa peau légèrement froissée enveloppait une silhouette fine et menue. La rencontre avait eu lieu dans un café au ras des vagues, à Aïn el-Mreissé. Elle avait voulu changer de place, aller à l'ombre d'un parasol. Et c'est donc avec le plus grand naturel qu'elle a tendu le bras à son interlocutrice, sans un mot, pour l'aider à se redresser et à franchir les quelques marches menant à la terrasse supérieure. D'un geste, elle avait rompu la glace et instauré un climat de confiance permettant d'orienter la conversation vers des sujets plutôt personnels que littéraires. Discuter de mode, de chaussures, de chiffons, de bijoux avec une romancière académicienne semblait un peu bizarre, mais elle nous rappelle qu'après avoir collaboré au magazine Elle, elle avait été la rédactrice en chef de Vogue pendant une quinzaine d'années. C'est d'ailleurs dans ce rôle-là qu'elle était venue au Liban dans les années 60.

Puis elle a parlé de ses « années de résistante ». Quand la guerre a éclaté, elle est devenue infirmière volontaire aux armées. Elle avait 19 ans. Blessée à deux reprises, elle a soutenu la résistance et reçu la Croix de guerre.
En 1947, c'était l'aventure au jeune magazine Elle avec Françoise Giroud et Hélène Lazareff. « Ma chance ? La journaliste qui devait couvrir la réouverture de la Scala tombe malade, on m'y envoie. C'est le retour de Toscanini après son exil. Je connaissais ses filles, j'ai été invitée dans sa loge », racontait-elle.
Elle dirige ensuite la rédaction française de Vogue de 1950 à 1966, y imposant une vingtaine de pages culture par numéro. Invités de ces pages, ses amis écrivains et artistes, du communiste Louis Aragon au poète et romancier homosexuel Jean Genet, sont trop sulfureux pour ses patrons américains qui la renvoient finalement pour avoir choisi une mannequin noire en couverture d'un numéro.

Elle considérait alors son retour au pays du Cèdre comme un « acte de foi dans le Liban et dans le livre, pour ce pays qui a vu la naissance de l'alphabet latin ». « C'est un geste de profonde amitié, surtout après les derniers bouleversements tragiques, avait-elle affirmé. Au lieu de nous décourager à venir, nous sommes venus plus vite et plus nombreux... Rien ne peut nous séparer de vous, de votre pays », avait ajouté la présidente de l'académie Goncourt.

Les qualités de « courage physique, courage intellectuel, cosmopolitisme, talent d'écriture, ouverture d'esprit, charme et beauté », énumérés par Bernard Pivot dans son Tweet à l'annonce de sa mort, étaient bien visibles.
Elle a rédigé deux biographies-phares de deux femmes d'exception : Coco Chanel et Isabelle Eberhardt. « Ce sont des femmes en marche. Elles ont pris leur destin en main... Ne se sont pas laissées vivre », nous avait-elle soufflé. Eh bien Mme Charles-Roux, ces femmes-là vous ressemblent beaucoup : votre choix n'a pas été fortuit. Vous aussi, vous avez choisi l'autoroute de la liberté.
Au final de cette rencontre fortuite sous le soleil beyrouthin, elle avait soufflé un conseil : « Ne pas en faire des tonnes, prendre les choses à leur juste mesure. »
Un adage de vie. Et de survie.


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Bibliographie
– La journaliste et romancière a publié une dizaine de livres (romans, biographies et albums photos), presque tous chez Grasset, dont le plus célèbre, Oublier Palerme, avait obtenu le Goncourt en 1966.
– Stèle pour un bâtard (1959, puis 1980, et republié en 2003 sous le titre Don Juan d'Autriche, Bâtard de Charles Quint).
– Oublier Palerme (Prix Goncourt 1966, traduit en 27 langues, notamment en chinois et en arabe).
– Elle, Adrienne (1971).
– L'irrégulière ou mon itinéraire Chanel (1974).
– Le temps Chanel (1979, album photographique réédité en 2004).
– Une enfance sicilienne (1981).
– Un désir d'Orient : la jeunesse d'Isabelle Eberhardt (tome 1, 1989).
– Nomade j'étais : les années africaines d'Isabelle Eberhardt (tome 2, 1995).
– Provence (1998, photos de Willy Ronis, texte d'Edmonde Charles-Roux qui évoque sa terre de prédilection).
– L'homme de Marseille (2001, livre-hommage à son mari Gaston Defferre, prix Méditerranée).
– Isabelle du désert (2003).
Par ailleurs, Edmonde Charles-Roux a collaboré avec Maurice Druon à la série historique Les rois maudits, dont les premiers tomes sont parus dans les années 50. Elle s'amusait d'ailleurs à dire : « J'ai été un de ses nègres. Mais qui ont un nom. »

 

Pour mémoire
Edmonde Charles-Roux : une femme du siècle en marche

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FAKHOURI

J'ai connu cette femme, plus exactement son mari, propriétaire du quotidien Provençal
J'ai mis au point la gestion des petites annonces et la mise en page automatique des petites annonces avec une impression immédiate de la facture destinée au client
Son mari, un homme sympathique malgré son adhérence au socialisme à la française

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