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Cinéma

Cinéma libanais cherche identité désespérément

Table ronde

Des films libanais, il y en a eu. Même avant les années 60. Des cinéastes libanais courageux et talentueux, il y en a eu certainement aussi, depuis : Maroun Baghdadi, Borhane Alaouié ou Jocelyne Saab. Mais jamais encore et jusqu'à aujourd'hui, même après l'émergence d'un 7e art libanais avec Ziad Doueiri et son « West Beirut », on n'a pu parler d'un réel cinéma libanais.
Soulevé à partir des années 80 par une force nouvelle et novatrice, ce cinéma libanais à chaque fois tombe, trébuche et se relève. Il se bat pour s'affirmer et exister. Nadine Labaki, Joana Hadjithomas, Philippe Aractingi et Georges Hachem, ainsi que le jeune Ely Dagher, Palme d'or du meilleur court métrage à Cannes, ont répondu présent à l'invitation de « L'Orient-Le Jour » autour d'une table ronde, dans ses locaux. Pour aucun d'entre eux, il ne s'agissait de défendre sa propre vision ou de porter un jugement quelconque sur le parcours de l'autre. Au contraire. Dans cette tessiture panachée et bien que demeurant des mailles ou des unités disparates, chacun essaye d'apporter son propre langage pour former l'unicité de ce cinéma libanais. Passion de l'image, devoir de mémoire ?...
Ils témoignent. Pourrait-on dire alors, à la manière de Tahar Chériaa : « Le cinéma arabe (voire ici libanais) sera militant, sera d'abord un acte culturel, aura d'abord une valeur sociale et politique ou... il ne sera rien ? »

19/11/2015

Être ou ne pas être

Avant toute chose, tient à préciser Joana Hadjithomas, on devrait se demander s'il existe « un » ou des cinémas libanais ? Probablement qu'il n'y en aura jamais un seul et c'est tant mieux. Ce à quoi répond Philippe Aractingi : « Le cinéma étant le miroir de la société, il est, au Liban, le reflet d'une identité multiple. Il se cherche tout comme le pays, en quête de sa propre identité. » Pour sa part, Nadine Labaki considère que le 7e art libanais est encore jeune. « Il ne faut pas oublier qu'il y a eu un arrêt d'une vingtaine d'années avant qu'il ne démarre à nouveau. Donnons-lui le crédit du temps pour qu'il retrouve ses repères et s'affirme. »
Quant à Georges Hachem, il affirmera qu'on ne peut parler de cinéma libanais tant qu'il n'y a pas d'industrie du cinéma. Les réalisateurs ne cesseront donc d'offrir jusque-là que des œuvres dispersées. « Avant de parler de cinéma libanais, posons-nous la question : A-t-on une industrie cinématographique libanaise ? La réponse est non. Lorsqu'on parle d'un cinéma à identité comme le cinéma français, on le recadre au sein d'une industrie où un certain nombre de films, couverts par le marché local, sont payants pour les citoyens et propres à être internationalisés. Cela signifie également que cette industrie fait partie du patrimoine et de l'économie du pays. » Au Liban, nous sommes dans une forme qui n'est pas une industrie du cinéma, poursuit-il. Il y a d'autres exemples comme nous. Ainsi l'Italie a des cinéastes et des films sans qu'il n'y ait (aujourd'hui) une véritable industrie rentable pour le pays.
« En effet, renchérit Nadine Labaki, nous jouissons d'équipes cinématographiques, de producteurs, mais pas d'industrie. Nous pourrons en avoir le jour où le cinéma ne sera pas seulement rentable dans le pays mais à l'extérieur. Ce qui édifiera et consolidera la structure et encouragera par ailleurs les investisseurs et les producteurs à croire dans ce cinéma. » Comment explique-t-on le fait que l'État panique quand les hôtels sont vides, non pas quand les salles se désemplissent ? rétorque Hachem.

Engagé ne signifie pas militant

Pour Philippe Aractingi, l'Occident (selon une vision erronée) pense que le cinéma du Sud doit être militant. « Pour ma part, je ne me considère pas militant car je ne porte pas cette responsabilité. En portant ma caméra dans mon film Sous les bombes, au plus vite et au plus près des événements, je témoigne, je ne milite pas. Mon cinéma est acte culturel, valeur sociale et politique, mais certainement pas militant. Par contre, le processus entrepris pour faire un film au Liban, voire le démarchage pour trouver fonds et producteur relèvent d'un acte de militantisme. »
« Ainsi, poursuit Georges Hachem, on est dans un cas de militer pour exister. Tout geste de cinéma est militant. Face à des industries étrangères comme Hollywood, nous militons pour nous distinguer, donc affirmer notre identité. Si Maroun Baghdadi qui, en l'absence d'industrie cinématographique, se devait de militer et de représenter les problèmes de son pays, je suppose que nous tous réunis ici, ne voulons pas assumer cette lourde charge. Notre seul moteur est l'amour du cinéma. D'ailleurs se battre pour faire exister un film et son pays est un geste corollaire. »
Joana et Nadine s'alignent également aux idées de leurs confrères. S'agissant de la première, elle explique que le cinéma militant est un genre cinématographique précis qui a ses propres règles et qu'elle ne peut se l'approprier, étant donné qu'elle ne désire pas relayer un seul et unique message dans ses films. Nadine Labaki, elle, s'accordera à dire : « Il faut définir militant. Militer pour une cause ou pour exister ? J'avoue qu'à chaque fois qu'on réalise un film, c'est une véritable bataille. Si c'est ça militer ? »
Pour le jeune Ely Dagher, nouveau venu au bataillon des cinéastes, il avoue ne pas pouvoir dissocier ses sujets des problèmes de son quotidien. « C'est mon premier court métrage mais certainement que mes prochains films s'inspireront de mon vécu. C'est en quelque sorte un engagement. »

 

Une bataille culturelle perdue d'avance ?

Philippe Aractingi : « Le travail du cinéaste est individuel. Chacun se bat pour trouver sa propre équation. Je ne me sens pas l'âme d'un ambassadeur. En tant qu'artiste, je suis libre de faire ce que je veux sans être soumis aux exigences d'un certain marché. Si j'ai pu faire Bosta, c'est avec de l'argent privé. Mais je n'ai pu rembourser que 70 %. S'autosuffire pour la réalisation d'un film est déjà un acte politique et social en soi. J'essaie avec le temps d'être indépendant en devenant mon propre producteur. Quant à la bataille, nous avons réussi à attirer un public dans les salles alors que ce dernier boudait, voire snobait le film libanais. C'est déjà un grand pas. »
Est-ce nous qui nous différencions ou est-ce le regard des spectateurs qui nous renvoie cette image de notre travail ? se demande Joana Hadjithomas. « Nous, cinéastes, nous voulons simplement réaliser une œuvre cinématographique mais ce sont les spectateurs qui exigent que nous devenions des ambassadeurs et des représentants. Mes films sont proches de moi. Ce que je vis au fil des années. On ne peut passer à côté du réel que nous vivions ou nous soumettre au diktat de la demande. Il est ainsi important d'avoir une industrie du cinéma pour rassembler tous genres de films : films d'auteur, populaires ou commerciaux. À ce moment-là, tout existera et prendra sa place parce que toutes les recettes seront redistribuées dans cette forme qu'est l'industrie du cinéma. Lorsqu'on n'a pas une redistribution, on fait face à une hostilité que le film réussisse ou échoue. Avec Perfect day, j'ai eu une grande liberté d'action. L'expérience était très créative et m'a fait comprendre que c'était possible de faire un film réussi à petit budget. »
Georges Hachem : « Ce n'est pas une bataille perdue, loin de là. Comme l'a dit Philippe, les Libanais n'ont plus honte d'aller voir du cinéma local. Seul bémol au tableau, c'est que certaines séries télévisées qui ont été grossies et vendues par les distributeurs en tant que films de cinéma nous barrent le chemin et excluent en quelque sorte nos films, considérés péjorativement comme trop artistiques. Le réalisateur libanais ne peut s'amuser à imiter le modèle américain ou européen, car le genre d'un film doit naître d'un contexte ou d'un fait social. Il faut savoir faire l'équilibre entre ce que nous avons envie de faire et la demande. C'est pourquoi une industrie du film est importante car c'est elle qui réunit les cinéastes et les renforce. »
Nadine Labaki : « Pour moi le cinéma est un besoin. Vivant dans cette partie du monde où très peu de films se font, je sens le cinéma comme une mission. Ce n'est pas le public qui me l'octroie. Quand il y a quelque chose qui me dérange, un message que je dois crier haut et fort, je fais un film. J'accomplis en cela un acte politique et social. À mon avis, le cinéma, même mondial, peut faire de véritables changements. C'est un outil de propagande énorme. »
Ely Dagher qui travaille à présent sur un long métrage sait que les enjeux sont grands et les défis encore plus. Tout en accomplissant « un acte artistique », il a l'œil sur la manière de s'y prendre pour le produire. « Être aimé du public ou faire en sorte que mon film soit rentable ne doivent pas dicter ma démarche artistique. »

 

 

 

Quand Labaki s'interroge, que Hadjithomas s'insurge et que Dagher s'interpose...

Nadine Labaki : « Je déplore une mauvaise interprétation du mot populaire surtout par les étudiants. Populaire signifie pour eux non artistique. Serait-ce la faute à leurs enseignants ?
J'ai été membre de plusieurs jurys internationaux et dernièrement présente dans un festival libanais. J'ai réalisé que les étudiants libanais avaient un réel problème. Ils pensent qu'en faisant une œuvre abstraite et hermétique, ils sont en train de faire un chef-d'œuvre. Je n'ai pas compris un seul film signé par eux. Snobe-t-on le populaire alors qu'on pourrait dire que mon cinéma est du genre réaliste? Dirait-on de Rossellini, avec une moue, que ses films étaient populaires ? »
Joana Hadjithomas elle, refuse le concept d'« éduquer le public », suggéré par Philippe Aractingi. « Pour promouvoir la sortie de Bosta, je disais : encouragez le cinéma libanais. Il faut parfois prendre le public par la main, avait relevé le réalisateur d'Héritages. Je m'insurge contre ce terme. Un film est un partage, un échange, une communication. Soit il y a rencontre, soit il n'y en a pas. Il faut par conséquent organiser plus de débats et sensibiliser ce public qu'on voudrait séduire », répond Nadine Labaki.
Ely Dagher avoue avoir entendu les étudiants dire que le cinéma de la réalisatrice de Caramel est trop populaire. « Au cinéma, on doit se méfier des idées préconçues, des préjugés. Accessible ne veut pas dire mauvais, car un film peut être à la fois accessible et intelligent. J'ai même entendu dire que le cinéma de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige est trop artistique. Devrait-on y prêter l'oreille ? Je ne pense pas. Par contre fréquenter les ateliers de travail, les festivals devrait plus sensibiliser les spectateurs. » Pour ne pas dire éduquer, insiste Philippe Aractingi. « Alors tant qu'à faire, éduquons une certaine presse qui ne sait pas distinguer le bon du mauvais cinéma », relève Nadine Labaki.

Qui détient la solution ?

Si tous les présents sont d'accord pour la nécessité d'une industrie cinématographique sur laquelle s'adosseront les réalisateurs, chacun proposera une solution qui ferait marcher la machine cinématographique (enrayée).
Philippe Aractingi : Idéalement, il faut commencer par taxer les films. Cette taxe sera réinjectée équitablement dans le cinéma libanais. Par ailleurs, à l'instar du modèle coréen, il faut obliger les exploitants à garder les films libanais en salles. Il faudra également obliger les télévisions à produire, investir ou acheter dans le cinéma libanais. Aux États-Unis, selon une étude, sur 30 productions, trois seulement vont nourrir les autres.
Joana Hadjithomas : Nous avons milité pendant des années pour qu'il y ait un CNS libanais comme en France. Pour qu'une industrie soit en bonne santé il faut qu'il y ait le film commercial, d'auteur... Si tout le monde peut reverser dans ce corps-cinéma, tout le monde peut s'en tirer. Sans État et sans industrie il ne peut y avoir donc de réel cinéma libanais.
Georges Hachem : Il faut que les films obligent l'État et les investisseurs à faire tourner la machine. On ne peut protéger le cinéma que s'il y a un État qui veille.
Pour Nadine Labaki, il faut cesser de se cacher derrière son petit doigt. C'est parce qu'il y a très peu de bons scénarios, que cela n'attire pas les producteurs.


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Nadine Labaki

Actrice, scénariste et réalisatrice, Nadine Labaki commence par réaliser des clips publicitaires avant de se lancer dans le cinéma. C'est Caramel, son premier film (2007), qui la propulse dans la cour des grands. Il sera présenté la même année à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs. Projeté dans plus d'une soixantaine de pays, il devient le plus grand succès international du cinéma libanais.
En 2011, elle réitère l'expérience avec Et maintenant on va où ?. Son film obtiendra le prix du public au Festival international de Toronto avant d'être choisi pour représenter le Liban aux Oscars en 2012. Elle participe aussi dans un segment du film Rio I love you.

Joana Hadjithomas

Avec son époux Khalil Joreige, Joana Hadjithomas forme un couple de réalisateurs, scénariste et producteurs libanais, ainsi que d'artistes plasticiens. Ils surfent aisément sur la fiction, le documentaire, les installations photographiques, les vidéos ou les textes, et ont souvent enseigné dans différentes universités. Autour de la Maison Rose, Je veux voir mais aussi le documentaire The Lebanese Rocket Society en 2012, sur l'histoire de la conquête spatiale libanaise, témoignent de la diversité de leurs travaux. Leur travail le plus connu demeure A Perfect day, sorti en 2005 et qui a reçu le prix de la Fipresci au Festival international du film de Locarno ainsi que la mention spéciale du jury en 2005.

Philippe Aractingi

Le scénariste/réalisateur et producteur a fait bien des allers-retours avant de s'installer pour de bon au Liban. C'est avec son film musical Bosta, en 2005, qu'il propose un regard nouveau. Une première pour ce Liban d'après-guerre qui bat le record alors, avec ses 140 000 entrées.
En 2006, une autre guerre éclate et Philippe Aractingi filme dans l'urgence. Ce sera Sous les Bombes, une fiction à décor réel qui sera sélectionnée dans les plus grands festivals comme Venise, Sundance ou Dubaï. Enfin, en 2014, sort un documentaire sur une famille d'émigrés. Héritages accroche, séduit. C'est encore une nouvelle forme de cinéma. Celle qu'aime explorer Philippe Aractingi.

Georges Hachem

Diplômé de l'école nationale Louis Lumière et formé aux métiers de la scène par l'Université libanaise, ce Libanais, exilé en France, retourne, il y a quelques années, pour s'installer au Liban. Le défi qu'il veut relever : faire du cinéma indépendant et tenter de se libérer des diktats de l'offre et de la demande. En 2011 ce sera Balle perdue, interprété par une pléiade de comédiennes et comédiens libanais, notamment Nadine Labaki, qui récoltera de nombreux prix dont le Bayard d'or de la meilleure image au Festival international du film francophone de Namur, le Muhr d'or du meilleur film au Festival international de Dubaï, le meilleur scénario au Festival international du film du Caire.

Ely Dagher

Pour une première œuvre et un court métrage animé de surplus, c'était un coup de maître. Waves'98 qui porte la signature du jeune cinéaste Ely Dagher a obtenu la Palme d'Or du court métrage à la 68ème édition du Festival de Cannes. Diplômé de l'Alba, le jeune Libanais qui vit entre Bruxelles et Beyrouth, affiche un parcours plutôt éclectique tant dans les études que du côté professionnel. Avec deux licences, l'une en arts graphiques/ illustration et BD (2006) et l'autre en animation 2D/3D (2007), il a continué son cursus à Goldsmiths, à Londres, couronné par un master de théorie en art et nouveau média.

 

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