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Liban

« J’ai entendu les miens crier durant des heures »...

Drame

Douze membres de la famille Safwan ont voulu se rendre clandestinement en Allemagne. L'embarcation qui devait les transporter de la Turquie vers la Grèce a fait naufrage. Trois ont survécu. L'un d'entre eux raconte.

23/10/2015

Moussa Safwan, 24 ans, est toujours en état de choc. Tout au long de la journée d'hier, il recevait les journalistes, leur racontant la même histoire. Moussa est l'un des trois rescapés de la famille Safwan, naufragée en mer Égée, en tentant d'arriver en Grèce pour partir ensuite vers l'Allemagne. Maher Safwan, 16 ans, un autre rescapé, est plus silencieux. Le regard perdu, il fixe le sol quand on lui pose des questions. Le troisième rescapé, Ayad Safwan, est toujours détenu par les autorités turques. C'est lui qui conduisait l'embarcation. Il vivait depuis deux ans en Turquie...

La famille Safwan, originaire du Hermel et habitant Ouzaï, avait quitté le Liban, via l'aéroport de Beyrouth, le dimanche 11 octobre. Jeudi 15, à 23 heures, elle prenait une petite embarcation du port d'Izmir. Le canot pneumatique a fait naufrage environ deux heures plus tard bien avant d'atteindre la Grèce. Moussa Safwan a nagé trois jours durant avant d'être repêché par un ressortissant turc qui l'a conduit à l'hôpital.
Encouragé par des amis syriens et irakiens qui se trouvent à Ouzaï et d'autres qui sont déjà arrivés en Allemagne, Mayez Safwan, 65 ans, avait décidé de quitter le Liban et d'aller clandestinement en Europe, il y a tout juste trois semaines. Mayez avait déjà des frères et des neveux établis à Berlin. Il avait aussi, il y a une quarantaine d'années, épousé une femme allemande, avec laquelle il avait eu une fille, Mélanie, qu'il avait arrachée à sa mère. Mélanie aussi a péri dans le naufrage.

Quand il a décidé de partir, Mayez n'a pas amené avec lui toute sa famille : trois de ses fils et l'une de ses filles sont restés au Liban. « Mes trois frères ont du travail, ma sœur est à l'université. Nous avons décidé de partir en les laissant nous rejoindre plus tard, une fois que nous serons bien établis en Allemagne », raconte Moussa, le rescapé de 24 ans.
Mayez est donc parti avec son épouse Mariam 44 ans, son fils Moussa – qui était accompagné de sa femme syrienne Hourié, âgée de 18 ans et enceinte de neuf mois – ses filles Mélanie, 40 ans – dont le mari, Mohammad Safwan, est seul resté au Liban, et leurs trois fils Maher 16 ans (rescapé), Waël, 18 ans, et Malek, 7 ans (toujours portés disparus) –, Maya, 10 ans, et Lynn, 7 ans. À bord de l'embarcation se trouvaient également Ayad Safwan (rescapé), aux commandes, et son fils Moustapha 12 ans.

Après avoir quitté Beyrouth, la famille a atterri à Adana en Turquie, raconte le jeune homme. « Nous nous sommes rendus ensuite par la route à Izmir. Les passeurs attendent là-bas. La majorité d'entre eux sont turcs et il y a quelques Syriens. Ils voulaient nous prendre 1 200 dollars par personne au début. Mais comme nous étions douze, ils nous ont fait un prix et nous avons fini par payer 10 000 dollars en tout. »
Les propos de Moussa restent très flous en ce qui concerne le contact avec les passeurs, il ne précise pas si la famille avait établi un premier contact avec eux au Liban ou en Turquie ou si une avance avant été payée avant le départ. « Pour assurer les 10 000 dollars, mon père s'est endetté... Une fois à Izmir, il est très facile de rencontrer des passeurs ; ils se trouvent sur la côte et sont prêts à vous amener tout de suite en Grèce, à condition de payer bien sûr.

C'est Ayad, un proche de la famille, qui a décidé de conduire l'embarcation. Le passeur lui a dit de viser un certain point lumineux au large. Ayad habite en Turquie depuis deux ans. Il avait déjà conduit ce genre de bateaux à plusieurs reprises. Il n'y avait que nous (la famille Safwan) dans l'embarcation », indique Moussa. Ayad est toujours emprisonné en Turquie. Son fils Moustapha a péri dans le naufrage.
« La mer était très haute. Nos amis nous avaient dit pourtant qu'on traverserait la Méditerranée en une heure, facilement. Nous avons navigué durant environ deux heures et puis le petit bateau s'est renversé. Mon gilet de sauvetage était solide. Pas celui de mon épouse et du reste de ma famille. Ils n'ont pas pu l'attacher correctement. J'ai tenu ma femme dans mes bras, elle était enceinte de neuf mois. Elle est restée vivante durant 24 heures. Elle est morte entre mes bras. J'ai essayé de tenir son corps sans vie pour la ramener au rivage. Puis le sommeil a eu raison de moi et je l'ai perdue. Durant plus de douze heures, j'ai entendu les cris des miens. Je ne les voyais pas. J'entendais juste leurs voix. J'ai crié moi aussi, mais personne ne m'a répondu. Ils ne m'ont pas entendu », se souvient-il.
Moussa a été retrouvé par un Turc. « Il m'a donné à boire et à manger ; il m'a donné des vêtements aussi. J'étais en caleçon pour mieux nager. J'ai été interrogé par les autorités turques et puis relâché », dit-il encore.

(Repère : Réfugiés syriens, nouvelles routes, hiver approchant : le point sur la crise migratoire)

 

Le « rêve » allemand
La famille planifiait d'arriver en Grèce et de partir ensuite, en usant de divers moyens de transports terrestres, vers l'Allemagne. « Mes cousins habitent Berlin. L'un de mes oncles était parti il y a bien longtemps. J'ai un cousin qui était parti clandestinement il y a une dizaine d'années...Tous ont réussi leur vie. Ils viennent chaque été au Liban. Ils racontent qu'ils ont du travail et que tout leur sourit en Allemagne », dit-il. Des membres de la famille vivant en Allemagne sont d'ailleurs venus au Liban spécialement pour assister à l'enterrement des sept victimes qui a eu lieu à Ouzaï hier.

Moussa ignore que de nombreux Libanais originaires notamment de la Békaa et du Liban-Sud vivent dans des ghettos de nombreuses villes allemandes. Ils font de petits métiers, encaissent de l'aide du gouvernement allemand et rentrent une fois en été au Liban, montrant à leur famille restée au pays une autre image – bien plus reluisante – de leur quotidien allemand.
« Je travaille auprès d'un garagiste. J'encaisse 400 dollars par mois. Je voulais une meilleure vie pour moi, mon épouse et mon fils qui aurait dû naître cette semaine. Je vois que l'Allemagne accueille tout le monde », dit encore Moussa, alors que l'Allemagne fait figure d'eldorado pour les réfugiés syriens qui affluent en masse depuis plusieurs semaines en Europe. « Je pensais que je pouvais arriver à Berlin, que mes cousins m'aideraient, que je travaillerais avec eux. L'un d'eux, comme moi, est garagiste... Tous nos amis, syriens, irakiens et libanais qui sont partis déjà et qui sont arrivés à destination nous ont assurés que l'affaire était facile... Si j'avais su que ma famille allait périr en mer, je ne serai jamais parti », soupire-t-il avant de conclure avec une philosophie propre à la culture arabe : « Nul ne peut échapper à son destin. On ne peut pas remonter le temps. C'est fini maintenant ; ce qui est fait est fait. »

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Qu'en pense le héZébbb, surtout que cette tragédie a touché une famille chïïte originaire du Hirmil ; un de ses 4 fiefs ; et habitant Oûzâï un autre de ses 4 fiefs near Dâhïîh ? Et pourquoi n'a-t-il pas aidé cette famtlle chïïte et pleins d'autres, chïîtes de même, avec tout son argent Per(s)cé déjà aumôné ? Qu'a-t-il fait de tous ces Toumânes Per(s)cés mendiés ? !

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