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Liban

Du Qalamoun à Ersal, la bataille de l’Anti-Liban décryptée

Guerre

Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie politique de la Syrie et du Liban, Wehbé Katicha et Amine Hoteit, anciens officiers de l'armée libanaise, répondent aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

12/06/2015

Depuis début mai, les combats entre le Hezbollah, appuyé par l'armée syrienne, et les jihadistes sunnites ont repris dans les montagnes du Qalamoun, à la frontière entre la Syrie et le Liban. La région du Qalamoun était un bastion des combattants hostiles au régime de Bachar el-Assad jusqu'à une opération d'envergure en 2014 soutenue par le Hezbollah. Si la majorité de la région a été reprise par le régime syrien, des rebelles et des jihadistes se sont retranchés dans la zone montagneuse à la frontière.

Du fait des combats dans le Qalamoun, de nombreux observateurs craignent de voir les extrémistes syriens se réfugier à Ersal, une bourgade sunnite du nord-est de la Békaa proche de la frontière. Le parti chiite s'était abstenu d'actions militaires dans le jurd de Ersal, jusqu'à ce qu'il lance, il y a quelques jours, une offensive dans cette zone. Mardi, le Hezbollah affrontait également pour la première fois l'EI dans les jurds du Qaa et de Ras Baalbeck, deux zones chrétiennes de la Békaa septentrionale, au nord de Ersal.

Quelles sont les parties impliquées dans la bataille de l'Anti-Liban (le Qalamoun et le jurd de Ersal) ? Quels sont les enjeux de cette bataille pour chacun des protagonistes ? Quelles pourraient être ses répercussions sur la scène libanaise, notamment sur le dossier des militaires libanais otages des jihadistes ? Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie politique de la Syrie et du Liban, Wehbé Katicha et Amine Hoteit, anciens officiers de l'armée libanaise et stratèges militaires, tentent, sur ce dossier compliqué, d'apporter des éléments de réponse.

 

Le Qalamoun : géographie et frontières

Géographiquement, le Qalamoun est une région constituée de plateaux situés à l'est de la chaîne de l'Anti-Liban et qui s'étale de Zabadani (sud) à Qousseir (nord), explique Fabrice Balanche. Le Qalamoun se situe entre 1 400 et 2 600 mètres d'altitude, est très peu peuplé, long d'une trentaine de kilomètres et large d'une dizaine de km.
La frontière entre la Syrie et le Liban passe par les sommets des monts du Qalamoun, qui constituent la ligne de crête de l'Anti-Liban. Mais le tracé de la frontière entre les deux pays, qui remonte à l'époque du mandat français, n'est pas très clair, précise M. Balanche, ajoutant toutefois que la zone floue est finalement assez limitée.
Du côté libanais de l'Anti-Liban, on compte quatre bourgades (Ras Baalbeck, Ersal, Younine et Nahlé) et du côté syrien sept (dont Qara, Deir Attiyeh, Jarajir et Flita), précise Amine Hoteit. Au total, 140 000 à 160 000 personnes habitent ces localités aujourd'hui, contre 300 000 à 320 000 avant la guerre en Syrie.
60 % de la superficie de la chaîne de l'Anti-Liban se trouve en Syrie. Cette zone est entièrement contrôlée par le Hezbollah. Les 40 % restants se trouvent au Liban, il s'agit de la région appelée le jurd. Selon M. Hoteit, le parti chiite contrôle la moitié de cette zone (le jurd de Nahlé et de Younine). Les jurds de Ras Baalbeck et de Ersal constituent l'autre moitié et sont infiltrés par les jihadistes sunnites.
Dans ce contexte, Fabrice Balanche précise que ce qu'on appelle la bataille du Qalamoun est en fait la bataille de l'Anti-Liban nord. Une bataille qui concerne la région allant de la route Damas-Beyrouth jusqu'à Qousseir.

 


La région du Qalamoun, située de part et d'autre de la frontière syro-libanaise. AFP/JOSEPH EID

 

 

Les jihadistes sunnites : nombre et alliances

Les jihadistes sont d'abord arrivés dans le Qalamoun en mai 2013, après la bataille de Qousseir, et un autre flux est arrivé en 2014, indique Amine Hoteit, dont l'opinion reflète le point de vue du Hezbollah. Selon lui, entre 5 000 et 6 000 combattants rebelles sont dans cette région, répartis approximativement comme suit : 2 500 combattants du Front al-Nosra, 1 500 du groupe État islamique, 800 de l'Armée syrienne libre et près de 200 membres de « fractions islamiques multiples liées à l'Arabie saoudite ».
Wehbé Qaticha, conseiller du leader des Forces libanaises Samir Geagea, avance un chiffre bien inférieur, évoquant entre 2 000 et 3 000 éléments armés. Dans les guerres géographiquement mobiles, le nombre des jihadistes ne peut être contrôlé, précise-t-il. Ils ne forment pas des unités de combat constituées : certains partent, d'autres arrivent, en fonction des événements.
Dans le Qalamoun, l'EI et al-Nosra sont concurrents, précise Fabrice Balanche, les deux groupes voulant prendre le contrôle de l'opposition syrienne. Il arrive toutefois que les intérêts des deux groupes se rencontrent. « Dans le Qalamoun, on ne peut pas dire que l'EI combat avec le Hezbollah, mais parfois l'EI attaque al-Nosra et le Hezbollah attaque al-Nosra, ce qui ne veut néanmoins pas dire que ces attaques sont coordonnées », explique-t-il. « Dans la bataille du Qalamoun, quatre acteurs sont en scène : l'armée syrienne, le Hezbollah, al-Nosra et l'EI, poursuit M. Balanche. Il peut y avoir un jeu à trois : parfois l'EI et al-Nosra attaquent le Hezbollah, parfois al-Nosra est attaqué par l'EI et le Hezbollah en même temps. »

 

 


Des hommes du Hezbollah en action au Qalamoun. AFP/HO/HEZBOLLAH PRESS OFFICE


 

Le Hezbollah : combattants et stratégie

Alors que selon Wehbé Qaticha, entre 1 500 et 2 000 combattants du Hezbollah participent à la bataille du Qalamoun, Amine Hoteit indique que le nombre est variable. Dans cette bataille, précise ce dernier, « il y a des unités de combat qui font le » nettoyage « , des positions d'observation et de contrôle et des forces d'intervention en cas de danger. En ce qui concerne l'armée syrienne, les unités stables, les unités » de feu « et les forces d'intervention rapide comptent chacune 3 000 hommes.
Pour mieux comprendre la stratégie du Hezbollah et de l'armée, Fabrice Balanche rappelle qu'en automne 2013, la route Damas-Homs était coupée par les rebelles. À partir de décembre de la même année, le Hezbollah et l'armée syrienne ont repris Maaloula puis Yabroud. Pour remporter la bataille de Yabroud, le parti chiite avait encerclé la ville et laissé une route pour que les rebelles puissent prendre la fuite vers le jurd de Ersal, au Liban, et Aasal el-Ward, en Syrie.
La bataille de Qousseir était plus dure pour le Hezbollah qui y a perdu entre 150 et 200 combattants. Face à la farouche défense des rebelles, le parti chiite, dans une volonté de réduire les pertes humaines dans ses rangs, les a laissés également fuir vers les mêmes jurds.
Aujourd'hui, le Hezbollah et l'armée syrienne ont toutefois changé de stratégie : il s'agit d'éliminer les jihadistes et non plus de les repousser vers d'autres régions.

 

 

La carte de l'Anti-Liban

 

 

 

 

 

Les enjeux de la bataille

Le jurd de Ersal est un point de passage entre la Békaa et le Qalamoun. Cette région est stratégique parce qu'elle permet de se déplacer facilement entre la Syrie et le Liban, explique M. Balanche. « L'enjeu majeur de la bataille pour le régime syrien est de sécuriser l'axe Damas-Homs-Tartous, ajoute l'expert français. Si cet axe est pris, Damas sera isolé. »
Pour le Hezbollah, l'enjeu est aussi de taille puisque les jihadistes peuvent attaquer les régions chiites de Baalbeck et du Hermel mais aussi aller se réfugier dans les zones sunnites de la Békaa, comme Majdel Anjar, voire carrément aller en direction du Akkar (Nord), précise-t-il.
Les groupes extrémistes constituent une menace pour la sécurité du Liban, renchérit Amine Hoteit, qui rappelle les tirs de roquettes contre le Liban, l'envoi de voitures piégées et les menaces de l'EI d'occuper une partie du territoire libanais pour l'intégrer dans le califat qu'il a proclamé à cheval entre la Syrie et l'Irak.
Wehbé Qaticha estime, pour sa part, que les jihadistes ont été envoyés par le régime syrien au Liban afin de créer « un nouveau Nahr el-Bared » , en référence aux affrontements entre armée libanaise et jihadistes de Fatah el-Islam dans ce camp de réfugiés palestiniens au Liban-Nord en 2007. Selon l'ancien militaire, cette bataille est par ailleurs très médiatisée par le Hezbollah et le régime pour masquer les grosses pertes de ce dernier au sud et au nord (Idleb, Jisr el-Choughour) de la Syrie.
Toute bataille est aussi une guerre de communication, confirme M. Balanche. La progression du Hezbollah et de l'armée syrienne est relayée par les médias afin de montrer des succès militaires et remonter le moral de l'armée après les défaites à Idleb, Jisr el-Choughour et Palmyre. « Mais ce n'est pas parce que Idleb ou Palmyre sont tombés que le Hezbollah et l'armée syrienne attaquent le Qalamoun », souligne néanmoins le géographe.

 


Des soldats syriens faisant le signe de la victoire, le 6 juin 2015, sur un mont du Qalamoun. AFP/HO/Sana

 

 

Qu'en est-il de Ersal ?

L'armée libanaise est positionnée autour de Ersal et protège la ville. Dans le jurd, ce sont les rebelles syriens qui règnent. « On ne peut pas savoir où ils sont installés exactement et si certains sont cachés parmi les réfugiés syriens. De plus, ces éléments armés se déplacent facilement entre le jurd de Ersal et le Qalamoun parce qu'ils dominent la région », souligne Wehbé Qaticha.
Pour Fabrice Balanche, la situation à Ersal peut dégénérer comme ce fut le cas à Saïda, au Liban-Sud, quand des combats meurtriers ont opposé la troupe aux partisans du cheikh salafiste en cavale Ahmad el-Assir. « Le Hezbollah chiite préfère que la troupe intervienne à ses côtés pour que la population sunnite de Ersal se désolidarise d'al-Nosra ou de l'EI et que les réfugiés syriens qui n'ont rien à voir avec les terroristes se sentent en confiance », ajoute-t-il.
À Ersal, l'armée libanaise est dans une position délicate, admet Amine Hoteit. « La troupe ne peut pas rester sans agir face aux attaques des rebelles, mais elle risque, en menant une opération contre eux, d'apparaître comme étant du côté du Hezbollah. »

 


Des hommes du Hezbollah au combat. au Qalamoun. AFP/HO/HEZBOLLAH PRESS OFFICE

 

 

Et les militaires otages ?

Quel pourrait être l'impact de la bataille sur le dossier des militaires libanais toujours aux mains des jihadistes ?
Indiquant que les jihadistes sont désormais encerclés dans une région d'une superficie de 80 km2, Amine Hoteit se dit « très optimiste » pour les otages : « Les militaires n'ont jamais eu autant de chance qu'aujourd'hui d'être libérés. »
Un optimisme que ne partage pas Fabrice Balanche, qui estime qu'on ne peut savoir où se trouvent, aujourd'hui, les militaires otages. « À mon avis, ils sont dispersés », explique-t-il, soulignant en outre que les jihadistes veulent se servir de leurs otages comme monnaie d'échange voire boucliers humains.
C'est ce qui s'est passé avec les religieuses de Maaloula qui avaient été prises en otage par le Front al-Nosra puis transférées à Yabroud pour empêcher le régime syrien de bombarder la ville. Ces religieuses ont été libérées contre de l'argent et un accès routier pour les jihadistes en direction de Ersal, précise le chercheur. « Le cas est similaire pour les militaires qui représentent pour les jihadistes une espèce d'assurance vie et une monnaie d'échange pour pouvoir éventuellement fuir vers Idleb ou Palmyre. »

 

 

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Abdallah Youmna

SUPER ARTICLE FABRICE BALANCHE

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AMINE HOTEIT DU HEZBOLLAH DIT : LES JIHADISTES SONT D'ABORD ARRIVÉS AU QALAMOUN EN MAI 2013 "APRÈS" LA BATAILLE DE QOUSSEIR ET UN AUTRE FLUX EST ARRIVÉ EN 2014... CE QUI "CONFIRME" QUE S'IL N'Y AVAIT PAS EU INTERVENTION DU HEZBOLLAH EN SYRIE... À QOUSSEIR... LES MERCENAIRES NE SERAIENT PAS VENUS AU LIBAN... AUSSI SIMPLE QUE çA... DE LA BOUCHE DE MONSIEUR HOTEIT DU HEZBOLLAH !

Halim Abou Chacra

"Pour remporter la bataille de Yabroud, dit Fabrice Balanche, le parti chiite avait encerclé la ville et laissé une route pour que les rebelles puissent prendre la fuite vers le jurd de Ersal, au Liban, et Assal el-Ward en Syrie". Tel est toujours le résultat des "victoires divines" du Hezbollah : de grands malheurs pour le Liban.

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