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Liban

Beyrouth, l’amnésique, a du mal à se souvenir de ses blessures

Commémoration

Une flamme et une statue : deux monuments à Aïn Mreissé, en face de l'hôtel Saint-Georges, pour se souvenir de l'attentat qui avait secoué Beyrouth, le 14 février 2005, et qui a changé à jamais la vie politique au Liban.

16/02/2015

Même si ce sinistre 14 février 2005 est un peu le 11 septembre 2001 des Libanais, beaucoup ne veulent plus s'en souvenir ou même en parler. Cela s'applique surtout aux témoins de l'attentat qui a coûté la vie à l'ancien Premier ministre Rafic Hariri et 17 autres civils.

Elle est étrange Beyrouth, cette ville amnésique qui refuse de se souvenir.
Pour ce reportage, nous sommes entrés en contact avec l'Hôpital américain de Beyrouth et l'Hôpital Trad où la majorité des blessés – dont le nombre dépassait les 150 – ont été traités, les hôtels Phoenica et Vendôme qui surplombent les lieux de l'attentat et la Banque HSBC dont la majorité des employés ont été touchés par les débris de verre, et cela dans le but de recueillir des témoignages. Ces institutions, malgré notre insistance, n'ont pas donné suite à notre requête.

(Lire aussi : Répondra, répondra pas aujourd'hui à Hariri ? Nasrallah entretient le suspense)

Dans les petites échoppes et entreprises qui entourent les lieux de l'attentat et dont les propriétaires et les employés n'ont pas changé depuis des dizaines d'années, comme s'ils faisaient eux aussi – comme les bâtiments – partie du paysage, rares sont ceux qui acceptent d'évoquer le jour de l'attentat.
Pourtant, nombre d'entre eux faisaient partie des blessés. Ils se sont contentés de répondre : « J'étais absent ce jour-là » ou encore « tous les employés de l'époque sont partis ».

Abdelsatar, qui possède un magasin d'artisanat portant son nom à Aïn el-Mreissé, se souvient de la poussière, des débris de verre, des affaires de la boutique qui étaient toutes par terre. « J'étais blessé. J'ai été à l'hôpital. Mon frère est resté ici. La ligne téléphonique du magasin était la seule qui fonctionnait encore. Les enquêteurs l'ont utilisée. C'est comme ça que nous avons appris diverses informations sur l'attentat », dit-il.
« Certains disaient que c'était Rafic Hariri, d'autres Walid Joumblatt... Je connaissais personnellement Abou Tarek, Yehia Arab, le garde du corps de Hariri. Nos fils faisaient de la natation ensemble », raconte-t-il.
« Quel pays ! Les choses ne changeront jamais. Nous n'allons jamais de l'avant, nous ne faisons que reculer. Toute ma vie, j'ai été témoin de guerres et de crises, et les choses ne changeront pas », se plaint-il.
Un peu plus loin, au tout début de la rue de Phénicie, dans un magasin de téléphones portables, Fady – qui figurait parmi les blessés il y a dix ans – se souvient de la pagaille qui a régné quelques instants après l'explosion. Et comme pour dire que la situation du pays va en s'empirant, il indique : « C'était une autre époque... Aujourd'hui, il y a d'autres inventions, comme l'État islamique. »

(Lire aussi : Les miraculés du Saint-Georges se souviennent de l’explosion qui a fait basculer leur vie)


Dans un spa de la même rue, une femme voulant préserver l'anonymat indique : « C'était le carême. J'étais à Gemmayzé et j'ai entendu l'explosion. Je suis venue à l'institut (qui était à l'époque un salon de coiffure) et j'ai vu du sang par terre, celui de l'un des ouvriers qui travaillaient sur le chantier. » « Même s'ils ne veulent plus en parler, les Libanais n'oublieront jamais le 14 février 2005 et tout ce qui en a découlé », dit-elle.

Une boîte de trictrac

Mohammad Kayal tient un magasin d'artisanat en face de l'hôtel Phoenicia. « J'avais des clients quelques instants avant l'explosion. Ils choisissaient des cartes postales », dit-il, montrant un stand sur le trottoir. « Je suis sorti de la boutique afin qu'ils me règlent la somme due puis je suis rentré. Et puis, une explosion comme un séisme. Tout a volé en éclats. Je suis sorti pour voir si ces touristes étaient saufs. Ils étaient partis », indique-t-il.
« Je voyais les secouristes, les pompiers... et puis Ahmad Hariri, le fils de Bahia Hariri (actuellement secrétaire général du courant du Futur). Pour moi donc, la rumeur s'est confirmée », dit-il.
Et de poursuivre : « Pour moi, le plus frappant ce jour-là, c'était un couple d'étrangers qui étaient probablement à l'hôtel Phoenicia. Ils sont venus chez moi, la poussière et les bris de glace couvraient tous les objets du magasin. Ils ont choisi une boîte de trictrac. J'ai voulu la nettoyer avant de la leur donner ou leur choisir une qui avait préservé son émail intact. La femme a refusé. Elle a voulu garder ce souvenir de Beyrouth : une boîte en émail poussiéreuse... » Avec des dés que l'on jette pour fixer un sort.

 

 

Kayal fait l'éloge de l'ancien Premier ministre, de ses projets, de sa vision... « Aujourd'hui, nous sommes dans une impasse. Une crise qui n'en finit pas », se plaint-il. « Vous savez, le Liban était un très beau pays. Beyrouth une ville exceptionnelle, qui ne dormait pas. La ville la plus moderne du monde arabe. Que nous reste-t-il aujourd'hui ? Les choses vont en s'empirant... surtout l'économie. Regardez, ma boutique est en face du Phoenicia, le plus grand hôtel de Beyrouth. En trois jours, j'en ai vendu pour 10 000 livres », poursuit-il.

À côté de ce magasin d'artisanat, Joseph, coiffeur, se souvient : « Ma vitrine avait tenu malgré le souffle de l'explosion. J'étais le seul parmi mes voisins à avoir encore des vitres... Ce jour-là, j'ai eu très peur. Pas de l'explosion, mais parce que Hariri est mort. Quand la nouvelle s'est confirmée, je me suis dépêché de rentrer chez moi, dans le Metn, et je ne suis plus sorti. »

(Lire aussi : Dix ans après, Damas de nouveau dans le collimateur de la justice internationale)


Un peu plus haut, rue de Phénicie, dans un tabac, un octogénaire qui a requis l'anonymat raconte que sa fille a échappé par miracle à l'attentat : « Elle devait payer sa scolarité à la HSBC. Il y avait des embouteillages. Elle a décidé alors de prendre le café chez ses grands-parents non loin de là. Aujourd'hui, elle est la directrice du bureau libanais d'une importante entreprise arabe », dit-il.
Cet ancien photographe de presse, originaire de Aïn el-Mreissé, se souvient de tous les événements qui ont secoué le Liban depuis l'indépendance jusqu'à nos jours, de tous les journalistes assassinés. Il récite des dates et des noms. Il est las, vraiment las...

Il est à l'image de dizaines de milliers de Libanais, qui voient de jour en jour, d'année en année, la situation de leur pays se dégrader malgré tous les sacrifices qu'ils ont faits. Ils ont survécu aux guerres, aux explosions, aux émeutes, aux occupations, aux crises économiques, en espérant pouvoir construire un pays où ils vivront vraiment en sécurité et en paix. En vain. Et ils ont décidé d'être à l'image de la capitale de leur pays.

Beyrouth est amnésique, elle refuse de se souvenir. C'est le seul moyen qu'elle a trouvé pour survivre.


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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Dans ce pourrissement hyper généralisé, nul ne peut revendiquer le monopole de la malhonnêteté. Politiques de toutes sortes et quidams voyous, pourquoi feraient -ils exception ?! Que l’on renverse la benne dans laquelle on conservait, en cas de besoin, quelques libânneries : Pour le Libanais(h), "Le marché a always raison." ! Faux. Le marché a tort : "Quand 1 compagnie licencie et que son action grimpe, c'est considéré comme 1 bonne nouvelle et le voilà qui participe au festin.". Cette dictature des marchés est inacceptable ! Il pense, en sus, "qu’il y a plein de palestino-syriens au Liban et veut le maintien de la peine de mort." ! Dans 1 lieu de culte, la Libanaise, elle, sent 1 main se poser sur elle subrepticement mais se dit : "Ici c'est 1 lieu sacré, ça ne peut être que la main du dieu." ! Sacrée bigote, va ! Pour lui, "50 heures de turbin per week c’est 1 minima." ! Alors que, tout bien pesé, 35 heures c'est le max par tête sans qu’il tourne bourrique car, avec, il est déjà dans de beaux draps : c'est bien l'Enfer et c'est déjà du joli. "Le Bizness est mon dieu" ânonne-t-il, alors qu’il n’est qu’1 série de puériles limites à la nette rapacité dont 1 individu peut se rendre coupable sans croupir en prison ! On attribue erronément à Goebbels au pied bot : "Quand j'entends le mot évolution, je sors mon magnum." ! Pour sa paternité, some Libanais tiendraient bien la corde. On ne prête qu’aux riches, mahééék ?! Et si on demandait au petit caporal et bigaradier boSSfééér ?!

Atallah Simone

Oublier... Impossible, mais appliquer la politique de la "mémoire selective" c.-à-d. ne vouloir se rappeler que des belles choses est presque une condition sine qua none pour continuer à vivre au Liban... En gardant l'espoir qu'un jour ca finira bien par s'arranger... Incha'allah

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUAND LES BLESSURES SONT DEVENUES DES PLAIES INGUÉRISSABLES... RIEN NE SERT À PLEURER LE PASSÉ... MAIS IL FAUT COMBATTRE ACHARNÉMENT LE PRÉSENT POUR POUVOIR ÉRIGER L'AVENIR !!!!!!

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Mais qu'en pensent, pleaaase, de tout ce bazar, Geagea et le Caporal ; und l'hassîne et Sääd ? Yâ harâm ! Sans oublier l'autre râëéhhh bien sûr....

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