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Liban

Rafic Hariri ou l’autre islam

Retour sur les leçons d'un séisme majeur.

Élie FAYAD | OLJ
14/02/2015

À l'heure où le monde assiste avec horreur aux débordements de folie meurtrière de l'islamisme jihadiste, le Liban se souvient de l'homme qui, sans doute plus qu'aucun autre, aura incarné à un moment-clé de sa riche carrière la face alternative de l'islam, celle qui s'accommode bien de la modernité, de l'ouverture, de la modération et du vivre ensemble.

Il y a dix ans, jour pour jour, le parcours de Rafic Hariri s'arrêta brutalement, anéanti par une tonne d'un explosif puissant qui laissa sa marque de fer et de feu sur le voisinage du Saint-Georges. Qui donc, de l'homme d'État libanais travaillant discrètement à l'émancipation de son pays ou bien du leader musulman libéral, était-il visé par l'odieux attentat, qui fit également de nombreuses victimes parmi les proches de Hariri, dont le ministre Bassel Fleyhane ? Sans doute les deux à la fois, tant ces deux facettes de l'action de l'ancien Premier ministre étaient-elles liées et pouvaient-elles aussi bien l'une que l'autre déranger ses adversaires.

Mais pour l'heure, les composantes de l'opposition multiconfessionnelle libanaise, regroupées au sein du « Rassemblement du Bristol » (décidément, les hôtels de Beyrouth occupent une place privilégiée dans la mémoire politique du Liban), s'apprêtaient naturellement à mettre en avant le champion de la seconde indépendance, dont le meurtre allait précisément fournir les moyens nécessaires pour la consacrer quelques semaines plus tard.
Peu importe aujourd'hui de savoir si Rafic Hariri a directement joué ou pas un rôle dans l'élaboration de la résolution 1559 du Conseil de sécurité, de septembre 2004, comme l'en ont accusé ses détracteurs. Véritable acte de foi de la communauté internationale dans l'indépendance et la souveraineté de l'État libanais vis-à-vis de la tutelle syrienne et de l'omnipotence des milices armées, ce texte fut en tout état de cause l'aboutissement logique d'un processus enclenché longtemps auparavant par Hariri.

Dès les années quatre-vingt, alors qu'il n'était encore qu'un homme d'affaires prospère dont le nom était inconnu de la majorité des Libanais, il entreprit de nombreuses démarches et médiations pour tenter de mettre un terme aux guerres qui ensanglantaient le Liban. À cette époque, les propos qu'il confiait à son entourage laissaient entrevoir déjà les grandes lignes de ce qu'allait être sa politique de Premier ministre à partir de 1992 : construire l'indépendance du Liban par la prospérité économique, par la réconciliation des Libanais avec une arabité modernisée, libérée de ses tares autoritaires et militaristes, par la « libanisation » définitive des sunnites de ce pays, par la coopération avec une Syrie qu'il faut constamment chercher à apaiser, et, last but not least, par la mise en œuvre d'une diplomatie dynamique et positive, tranchant avec la timidité et le ronron traditionnels du Liban officiel, notamment pour tout ce qui a trait au conflit israélo-arabe.
Contre vents et marées, Rafic Hariri réussira à mettre en œuvre une bonne partie de cet audacieux programme. Il le fera alors même que le Liban était loin d'être le maître de sa destinée et que la mort lente du processus de paix proche-oriental, vaincu par les extrémismes de toutes parts, scellait le sort de la région dans un sens très éloigné de ce qu'il souhaitait.

Certes, Rafic Hariri le bâtisseur eut à faire face à de nombreuses contestations : le coût de la reconstruction et la mise en place d'une économie reposant davantage sur la rente que sur la production furent en tête des griefs qu'on lui fera. Il y avait en réalité une triple opposition à Hariri. La première, démocratique, était incarnée par des hommes comme le député Nassib Lahoud. Mais elle sera étouffée par... les deux autres, d'abord l'opposition populiste, dont le principal porte-voix se nommait (déjà) Michel Aoun, et ensuite et surtout les prosyriens, dont la tâche dévolue consistait en permanence à discréditer l'action du Premier ministre.
Le régime syrien, qui savait fort bien à qui il avait affaire, tentera souvent de contraindre Hariri à avancer à visage découvert, trahir sa politique visant à émanciper le Liban sans avoir à combattre frontalement la Syrie. Damas y parviendra progressivement à partir du tournant du millénaire. Les années 2000 à 2005 verront ainsi se mettre en place la conjonction historique sunnito-druzo-chrétienne qui esquissait déjà le triomphe de Hariri aux législatives de 2005 et qui allait déboucher sur la révolution du Cèdre après l'attentat du 14 février.

Reste le musulman Rafic Hariri. Au lendemain des attaques du 11 septembre 2001, le Premier ministre libanais en place devait soudain apparaître aux yeux de l'Occident en général et des États-Unis en particulier comme étant porteur de l'unique réplique possible et souhaitable, dans le cadre arabo-musulman, au terrifiant message d'Oussama ben Laden. À l'époque, les deux grands alliés arabes de Washington étaient le roi Fahd d'Arabie saoudite et le président égyptien Hosni Moubarak. Le premier était malade et son royaume très rétif à des réformes en profondeur. Le second conduisait un régime vieillissant, issu d'un militarisme suranné, allié à la corruption généralisée.
Rafic Hariri, lui, dirigeait la seule formation politique libérale de tout le monde arabo-musulman entraînant derrière elle l'écrasante majorité de l'électorat sunnite. Les législatives de l'été 2000 l'avaient démontré. Dans aucun autre pays de l'immense espace allant du Maroc à l'Indonésie, on ne pouvait trouver (et on ne trouve toujours pas) un parti politique se présentant ouvertement comme libéral et alignant autant de partisans dans une communauté musulmane que le courant du Futur haririen.
Ce constat, les adversaires de Hariri dans la région, en particulier les régimes qui se sentent menacés par toute montée du sunnisme modéré, parce qu'elle peut les priver de leur label de « remparts face au terrorisme jihadiste », le firent eux aussi. Et ils en tirèrent les conclusions...

D'une certaine manière, Rafic Hariri fut donc, à titre individuel, une victime indirecte des attentats du 11-Septembre. Dix ans après sa mort, son modèle politique apparaît toujours, lui, comme étant une alternative raisonnable aux « monstres » de tout poil : tant les « fous de l'islam » que les tyrans qui affirment les combattre.

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Depuis ce massacre devant le St. Georges, tous les éléments constitutifs prévisibles et prévus ; i.e. 1 flambée sunnite, des frottements sunnito-chïïtiques, l'implosion d'1 État écartelé entre ses diverses composantes conFessionnelles et encore + largement l'incandescence d'1 Libanais Sain humilié et offensé ; commencent à s'articuler face à des oppresseurs fakihisto-bääSSyriens qui ne pourront jamais les maîtriser. Faut évidemment aider les peuples de ce pays comme du temps de Hariri. Car ce patelin qui saigne, qui suffoque et qui, dans le meilleur des cas, va réussir à se remettre à genoux avant même de songer à se redresser, doit impérativement être défendu comme l’avait fait Rafîk face à ces moult États-Salauds qui, apparemment, n'avaient rien à refuser au (c)hébél-lionceau aSSadiot. Mais il paraît qu'agir de la sorte, c'est 1 décision, yîîîh, stratégique. Soit. Et alors ? Pour l'instant, certains paraissent privilégier, c'est sans doute tac-tîîîc, le fait de regarder ailleurs ! L’aide, façon Hariri, c'est bien. L’aide minime, c'est pas mal non plus ; pour dire que ce bled ré-accablé par ces bääSSdiots et fakkîhdiots depuis l’assassinat de Rafîk, risque de devenir le pays le + miséreux de ce croissant fertile. Une entité sectaire et chaotique ingouvernable, 1 presque-nation exsangue et abandonnée par l'espoir ! Bref, 1 pays martyr comme Hariri, et qui fait penser étrangement à ce Grand-Liban du temps de la guerre civile entre ces "chréti(e)ns et ces musul(ment)ans".

Le Faucon Pèlerin

L'un des plus beaux spectacles de ma vie de d'octogénaire est la photo de la mosquée El-Amine avec ses quatre minarets et derrière ces minarets la croix de la cathédrale Mar-Geryès des maronites. La photo est à la une du An-Nahar de ce matin 14.2.2015. Merci à la dynastie Tuéni et gloire à Rafic Hariri.

Halim Abou Chacra

Excusez une erreur. 3eme phrase veuillez lire : Comment avec cet autre islam (et non "sans cet autre islam"....)

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L'ISLAM DE LA LOGIQUE... DE LA MODÉRATION ET DU XXIème SIÈCLE ! ALLAH YIRHAMOU.

Halim Abou Chacra

"Un autre islam" avec Rafic Hariri ? Mais il faut éliminer tout de suite cet homme et son "autre islam", mon ami ! Comment, sans cet autre islam, l'empire perse, à travers son annexe, la dictature de Damas, et son bras parfait au Liban, le Hezbollah, peut-il justifier son régne et son expansion "en Méditerranée jusqu'à l'extrémité-nord du littoral de la Syrie et l'extrémité-sud du littoral du Liban", comme l'a dit le général Rahim Safavi, un des chefs des Padaran et conseiller militaire du Guide suprême de l'Iran, Ali Khamenei ? Il faut des Daech pour cela. Et voilà l'histoire de "Frankenstein" qui entre en jeu ! Le monstre a dépassé toutes les mesures de toutes les "moukhabarat", même celles de Roustom Gazalé. Le voilà sous nos yeux terrorisant l'Irak, la Syrie, le Liban, tout le Moyen-Orient. Allah Tout-Puissant, AU SECOURS !

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