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Liban

Les miraculés du Saint-Georges se souviennent de l’explosion qui a fait basculer leur vie

Commémoration

Un autel, des bouquets de fleurs fraîches et des chaises en plastique habillées de blanc comme pour une réception. Hier, comme chaque année depuis dix ans, une messe a été célébrée au Saint-Georges pour le repos de l'âme des employés tombés dans l'explosion du 14 février 2005.

14/02/2015

« Que leur souvenir reste à jamais vivant. » C'est par ces paroles – comme à chaque office religieux célébré à l'intention des morts – que la messe commémorant l'explosion du 14 février 2005 s'est achevée au Saint-Georges.

L'attentat-suicide qui a ciblé l'ancien Premier ministre, Rafic Hariri, s'était produit presque à l'entrée du complexe balnéaire emblématique de Beyrouth, qui avait perdu cinq de ses employés : Zahi Abou Rjeili, qui s'acquittait de plusieurs tâches pour garantir la bonne marche du Saint-Georges, Abdo Abou Farah, qui tenait la caisse, Rawad Haïdar, comptable, Joseph Aoun, ingénieur, et un ouvrier syrien prénommé Khodr.
Une dizaine de personnes qui se trouvaient au Saint-Georges, que ce soit près de la piscine ou dans les bureaux de l'annexe Byblos, avaient été blessées. Parmi elles, Maria Sader, Jeannette Sarkis, Carole Farhat, Youssef Mezher, Ghassan Hamadé et le propriétaire du complexe balnéaire et de l'hôtel, Fadi Khoury.

La messe s'est tenue sous le porche qui mène aux cabines, non loin du bar qui est presque lié – en été – à la piscine principale. Des sandwiches et des fruits ont été servis – comme pour les réceptions à la bonne franquette du complexe – afin de perpétuer une tradition chrétienne et musulmane. Celle de partager un repas pour le repos de l'âme de ceux qui sont partis.

Le ciel gris et la pluie battante aidant, l'ambiance du Saint-Georges, hier, était au recueillement, et la foule tranchait avec celle que l'on croise les jours de grand soleil ou les soirs festifs autour de la piscine.
Dans un mot prononcé à la fin de l'office religieux, Fadi Khoury, qui résiste à Solidere depuis la création de la compagnie foncière, livrant une bataille semblable à celle de David contre Goliath, a souligné que depuis l'attentat il n'a pas réussi à récupérer les lignes téléphoniques du centre balnéaire, qu'il a pu à ses propres frais effectuer des travaux de réfection dans la façade de l'hôtel endommagée par l'explosion, alors qu'il a été obligé d'arrêter les travaux entrepris dans l'annexe Byblos, lourdement saccagée par l'attentat de 2005.

« Elle m'a sauvé la vie », s'exclame Fadi Khoury en saluant Maria Sader, à l'époque directrice du Saint-Georges. « Au moment de l'explosion, je m'apprêtais à sortir pour rejoindre Maria et l'équipe pour une réunion dans l'annexe Byblos », raconte Fadi Khoury, dont les blessures n'étaient pas aussi graves que celles de ses employés. « Je suis sorti des décombres... Aujourd'hui, je me dis que j'ai dix ans. Car je sais qu'en échappant à l'explosion, c'est une nouvelle vie qui s'est présentée à moi », dit-il à L'Orient-Le Jour.


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Porter l'attentat dans sa chair
En 2005, Maria Sader venait au bureau de Aïn Mreissé trois fois par semaine. Ce jour-là, elle ne devait pas y être. Elle y était allée quand même parce qu'il y avait le même soir un événement pour la Saint-Valentin. Maria, qui était mère de deux enfants en bas âge et qui sont aujourd'hui adolescents, est restée deux ans à la maison à cause de ses blessures. Pour n'en compter que quelques-unes : « Elle avait 300 points de suture au visage, elle est restée aveugle durant plusieurs mois et a récupéré petit à petit 65 % de sa vue dans l'œil gauche grâce à la prière », racontent ses collègues du Saint-Georges.
Jusqu'à présent, elle porte sous la peau des débris de l'explosion. Elle travaille toujours pour le groupe du Saint-Georges, mais met rarement les pieds dans le complexe balnéaire.

Cette miraculée n'aime pas parler de l'attentat, tout comme Carole Farhat, une autre miraculée, aux longs cheveux châtains et au grand sourire, qui s'occupait – et qui s'occupe toujours – de l'événementiel au Saint-Georges. Le 14 février 2005, elle veillait à la préparation sur place de la soirée de la Saint-Valentin, qui devait se tenir non loin de la piscine. « Toute ma vie a changé. Aujourd'hui, j'ai une carte d'handicapée, délivrée par le ministère de la Santé. Jusqu'à présent, je pars régulièrement me faire soigner à l'étranger. Je porte toujours les séquelles de l'attentat dans ma chair. Vous savez, on peut cacher beaucoup de choses avec les vêtements et le maquillage », lance-t-elle.

 

(Lire aussi : Ils ont dit – à propos de Rafic Hariri...)


Jeannette Sarkis était la secrétaire de Fadi Khoury. Au moment de l'attentat, elle se trouvait dans le même bureau que Maria, à l'annexe Byblos. « Contrairement à Maria, j'ai perdu connaissance. J'ai senti la Sainte Vierge et les anges me transporter pour me protéger afin que je survive. Quand je me suis réveillée à l'hôpital, l'infirmière me disait de réagir, de crier, de pleurer si je voulais. J'étais calme. Je savais qu'un miracle s'était produit », dit-elle.
Elle montre les cicatrices à peine visibles sur l'une de ses joues et sur les arêtes de son nez. Elle indique que la pupille de l'un de ses yeux ne s'est jamais remise en place. « J'avais une autre vie, je pouvais conduire... J'étais une jolie femme. Je sortais sans une once de maquillage et les gens se retournaient sur mon passage. J'avais un beau visage », raconte-t-elle. « Aujourd'hui, pour me rassurer, je me maquille avant de sortir. J'ai reçu le choc de ma vie quand je m'étais vue dans le miroir pour la première fois après l'explosion », confie-t-elle.

Ghassan Hamadé, chargé de la sécurité du Saint-Georges, a été le premier à être dégagé des décombres. « J'étais conscient. J'ai dit aux secouristes qu'il y avait encore des personnes sous les gravats », dit-il. Il est revenu au Saint-Georges alors qu'il était toujours dans le plâtre. Il a perdu pour toujours 70 % de son ouïe. L'idée que ses collègues, qui étaient à quelques mètres de lui, ont péri alors qu'il est resté vivant le hante toujours.

Youssef Mezher, le garde du corps de Fadi Khoury, a eu le bassin et les jambes brisés. Il est resté neuf mois alité et plâtré. Il se souvient surtout de Zahi Abou Rjeili et de Abdo Abou Farah, avec lesquels il avait passé plus de quinze ans au travail. Hier, le fils de Abdo Abou Farah, Toufic, âgé aujourd'hui de 34 ans, était à la messe. « Aujourd'hui, j'ai deux enfants. Je suis fils unique. J'assume de lourdes responsabilités. Mon père me manque toujours. S'il était là, il aurait été mon soutien », souligne ce négociant en vin.
La famille de Zahi Abou Rjeili, elle, a émigré en France.

 

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