X

Diaspora

Dans le sillage de Vladimir Antaki, « les Gardiens du temple urbain »

Portrait

Sillonner le monde pour immortaliser des personnages uniques, « les Gardiens », dans un environnement coloré et magique... Zoom in sur la passion de Vladimir Antaki, photographe et artiste libanais installé au Canada.

03/11/2014

C'est l'histoire d'un Libanais de l'émigration, Vladimir Antaki, qui refusait de se fondre dans le moule et qui s'est lancé dans la photographie de rue, sa passion, plutôt que d'embrasser une carrière traditionnelle, toute tracée par ses parents. À 34 ans, ce Franco-Libanais, montréalais d'adoption, né en Arabie saoudite, est le lauréat du concours photo 2014 JCDecaux/Myphoto Agency. L'été dernier, ses portraits de personnages, « Les Gardiens », saisis spontanément dans leur contexte professionnel au hasard de déambulations dans des cités à travers le monde, ont orné les abribus de 101 villes françaises.

Ces photos hautes en couleur de Fouad le tailleur de Beyrouth, de Baba le cireur de chaussures de Paris, de Birdman le disquaire de New York, d'Eef l'épicier d'Amsterdam, de Jainul le vendeur de journaux de New York et enfin de Denis le brocanteur de Montréal, décédé l'an dernier, habillent depuis peu les devantures de commerces qui ont fermé boutique, sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal. Une initiative qui vise à redonner vie à cette artère désertée par des années de travaux. Et que le photographe « rêve de réaliser à Beyrouth, avec le concours du ministère du Tourisme ».

Garagistes, collectionneurs, confiseurs...

Tout est parti de son amour du désordre, « mon bordel organisé », comme Vladimir Antaki décrit sa chambre d'adolescent « aux murs tapissés de films de cinéma, du sol au plafond ». Sa source d'inspiration a fait de ce passionné de cinéma un photographe globe-trotter à la recherche d'une histoire particulière à raconter, celle de personnages différents dans leur environnement quotidien. Plus de 150 « Gardiens des temples urbains » ont déjà été pris en photo dans leurs lieux de vie, garagistes, collectionneurs, confiseurs ou autres. Ils sont « touchants, attachants, drôles, parfois effrayants ». Ils évoluent, vivent ou travaillent dans un « environnement magique, surchargé d'éléments, d'objets et de couleurs ». « Le principe initial est d'immortaliser ma première rencontre spontanée avec ces gardiens, lorsqu'ils ne me connaissent pas encore et qu'ils me font confiance en acceptant de se laisser photographier dans leur univers », explique-t-il.

(Lire aussi : Les créations lumineuses 3D de Robert Debbané repérées par le « New York Times »)

C'est au Liban où il est venu passer un mois avec son père, le Dr Loutfi Antaki, en février 2013, que l'artiste a commencé son périple, à la recherche de scènes réelles de vie. « J'ai marché tous les jours dans les ruelles de Beyrouth, à Badaro, Hamra, Bourj Hammoud ou ailleurs. J'ai immortalisé une trentaine de commerçants dans leur environnement professionnel ». De ces rencontres, le jeune homme a tissé des liens, gardé des amis.

Certains gardiens l'ont particulièrement touché, comme ce réparateur de vêtements de 80 ans, Avok Sislian, qu'il a photographié dans son atelier à l'allure d'une grotte, à Gemmayzé. « Il s'y rendait tous les matins avec l'aide de son fils. Je me demande ce qu'il est devenu, j'aimerais tant avoir de ses nouvelles », dit-il. « Je me demande aussi ce que deviendra son atelier lorsqu'il ne sera plus là, probablement encore un café ou un bar », regrette-t-il. Vladimir Antaki est pourtant persuadé que ce genre d'artisanat devrait continuer à exister, « car une ville a besoin de lieux de recueillement empreints de nostalgie ». C'est dans cet objectif qu'il en saisit les preuves. « Les photos que j'ai prises sont souvent les seules traces de l'existence de ces lieux », observe-t-il à ce propos.

Bientôt à Mexico

Depuis, le photographe ne s'arrête plus et sillonne les villes du monde entier, Paris, Berlin, Vienne... à la recherche de nouveaux « Gardiens », malgré les résistances ou les barrières linguistiques et culturelles, car certains commerçants refusent de se laisser photographier. « D'autres n'ont pas de temps à me consacrer, trop occupés à servir leur clientèle », constate-t-il.

(Lire aussi : Rawi el-Hage, un « rawi » misanthrope qui ne mâche pas ses mots...)

Son tout premier Gardien reste pourtant ce vendeur de journaux qu'il a spontanément photographié dans son kiosque à New York en 2012, à l'occasion d'un voyage professionnel. « J'ai ressenti une attirance visuelle telle, que je n'ai pu m'empêcher de le photographier, se souvient M. Antaki. Ce n'était pas prémédité. » Mais c'est le portrait qui a tout déclenché. L'artiste prépare actuellement son voyage d'un mois à Mexico où il rêve déjà de déambuler dans la ville à la recherche de nouveaux gardiens. « J'ai pris un aller simple pour cette cité ensoleillée, histoire de fuir l'hiver de Montréal », dit-il avec humour.

Car dans sa vie de tous les jours et pour se permettre de vivre sa passion, c'est à partir de cette ville francophone du Canada où le jeune homme a posé ses valises à 23 ans qu'il exerce sa profession de directeur artistique, photographe et vidéographe au sein de sa propre agence, « Artistic Agitators ». Et ce après un diplôme en arts visuels et médiatiques à l'Université du Québec à Montréal (Uqam). « Je vivais en France avec mes parents. J'avais besoin de prendre mon envol loin d'eux. Ils étaient hyperprotecteurs et ne pouvaient concevoir de me voir embrasser une carrière d'artiste », se souvient-il.

Une carte de visite à succès

C'est aussi à Montréal que ce fraîchement diplômé a vécu son premier succès en 2008, de manière inattendue, et « grâce à un beau refus ». Un succès qui a boosté sa carrière, en lui donnant la notoriété nécessaire pour se lancer et pour être sollicité par une clientèle de marque. « Je devais me rendre au Festival Mode et Design de Montréal, mais je n'avais pas de carte de visite. Mon ex-amie graphic designer ayant refusé de m'aider, je n'ai eu d'autre choix que de créer ma propre carte avec une photo de moi », raconte l'artiste.

(Pour mémoire : Le photographe libanais, l'artiste et le gros buzz)

Muni d'une trentaine de cartes de visites qu'il a fait imprimer « à prix d'or », Vladimir Antaki a réussi à séduire un public de choix en un temps record. D'abord, le directeur de programme de design à l'Uqam, Frédéric Metz, qu'il a fortuitement rencontré pour l'occasion, et qui a posé avec lui et sa carte de visite, en signe d'appréciation. « En 20 minutes, tous les designers de mode du Québec avaient posé avec ma carte de visite », assure-t-il. « Deux semaines plus tard, c'est la célèbre Lady Gaga qui se prêtait au jeu. » Un jeu qui continue depuis six ans déjà et qui a permis à l'artiste de collectionner les portraits de célébrités arborant sa carte de visite, parmi lesquelles le chanteur Stromae et l'actrice Juliette Binoche, sans compter les nombreux inconnus.

Son succès, le photographe le dédie d'abord à sa mère, décédée il y a quelques années. « En farfouillant dans les photos de famille, j'ai retrouvé une photo de ma mère, étrangement similaire à celle qui figure sur ma carte de visite », raconte-t-il avec émotion. « Le plus étrange est qu'elle porte un Polaroid. » Le jeune homme voit dans ces similitudes comme un message, qui le rapproche de sa mère disparue. « Elle était si farouchement opposée à mon choix de carrière », avoue-t-il. « Je découvre à présent un lien avec elle. » Mais pas seulement. Le créatif a désormais un admirateur inconditionnel, son père, dont il fait la fierté, dans une famille où la tradition voulait qu'on embrasse des carrières prestigieuses, comme la médecine, le génie, ou les hautes études de commerce. « C'est aujourd'hui son anniversaire, je voudrais lui offrir ce cadeau, à travers L'Orient-Le Jour », lance affectueusement Vladimir Antaki, dans un hommage à son père.

Pour consulter la page web de l'artiste, consulter le site ici

À la une

Retour au dossier "Diaspora"

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Les dessous de la parenthèse Mohammad Safadi

Les + de l'OLJ

1/1

Le Journal en PDF

Les articles les plus

Le magazine économique du groupe

UKAid veut augmenter ses aides aux PME libanaises

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants