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Un monde de solutions (II)

En Inde, un homme démocratise le protège-slip, envers et contre tout

Innovation

Arunchalam Muruganantham a créé une machine pour la fabrication de serviettes hygiéniques abordables. Une invention créatrice d'emplois, qui permet à des millions de femmes à travers le monde de vivre normalement 52 semaines par an.

Sujata Anandan | Sparknews/OLJ
20/09/2014

Il a été tourné en dérision, été frappé d'ostracisme par son quartier, sa famille et même sa mère. Et pourtant, Arunchalam Muruganantham, un habitant de Coimbatore (État méridional du Tamil Nadu), dans l'Inde profonde, ne s'est pas laissé abattre. Son objectif: produire des serviettes hygiéniques abordables.
Pour en arriver là, Arunchalam Muruganantham a dû surmonter bien des obstacles et gérer des situations pour le moins compliquées. Comme ce jour où sa mère découvre des centaines de protège-slips souillés dans une pièce. Ou celui où sa femme le surprend en train de traîner devant le dortoir des filles de la faculté de médecine voisine. Pour mener sa mission à bien et comprendre le sentiment de gêne et d'inconfort éprouvé par les femmes pendant leurs règles, Arunchalam Muruganantham n'a pas hésité à porter lui-même des protège-slips, allant jusqu'à se mettre dans les conditions des menstruations, à l'aide d'une vessie artificielle remplie de sang animal.


Autant de péripéties qui lui ont permis de créer une machine low cost novatrice produisant des protège-slips à moindre coût pour les habitantes des zones rurales de l'Inde.
Un projet qu'il conçoit davantage comme un mouvement que comme une entreprise. Un mouvement qui a fait des émules en Inde et dans d'autres pays, propulsant Arunchalam, qui se présente lui-même comme un homme peu instruit, au statut de célébrité.


L'histoire débute en 1998, lorsque Arunchalam Muruganantham découvre que son épouse dissimule des chiffons souillés dont elle s'est servie pendant ses règles. Lorsqu'il lui demande pourquoi elle utilise des chiffons, celle-ci répond: «Je sais bien qu'il existe des serviettes hygiéniques, mais si mes sœurs et moi commençons à en mettre, il faudra supprimer le budget lait mensuel de la famille!»
En Inde et dans d'autres pays en développement, les règles peuvent avoir un effet handicapant, voire des conséquences fatales, puisque les jeunes filles et les femmes qui n'ont pas de serviettes hygiéniques abordables à disposition ont le choix entre rester à la maison ou se servir de vieux chiffons ou de feuilles d'arbre qui peuvent engendrer des maladies de l'appareil reproductif. Selon une étude rendue publique, seules 12% des Indiennes utiliseraient des serviettes hygiéniques. D'après Arunchalam Muruganantham, cette proportion chuterait à 2% dans les campagnes indiennes.

 

Arunchalam Muruganantham, une détermination à toute épreuve.

 

Cellulose de pin
Rien ne destinait, sur le papier, Arunchalam à se lancer dans la production de serviettes hygiéniques. Après avoir abandonné ses études, cet Indien avait entamé une carrière de soudeur dans une petite usine qu'il a rachetée plus tard à son employeur.
Mais après avoir découvert le calvaire mensuel de son épouse, il se fixe pour mission de trouver une solution.
«Je doute qu'ici un homme ait jamais touché un protège-slip avant moi, parce que ce ne sont pas des affaires d'hommes. Moi, j'en ai fait mes affaires», déclare-t-il.
Arunchalam commence par acheter des dizaines de protège-slips pour en étudier le principe. Il se met ensuite en quête d'une volontaire. Il
songe bien sûr à son épouse, mais une seule femme ne suffit pas. «Il aurait fallu des dizaines d'années pour arriver à la solution», justifie-t-il. Lorsqu'il demande un coup de main à ses sœurs, Arunchalam Muruganantham se fait envoyer sur les roses. Il s'arme alors de courage et va traîner devant la faculté de médecine voisine, en se disant que les jeunes filles qui se préparent à devenir médecins seront sans doute plus réceptives à sa proposition «indécente». Rapidement, il comprend que même les étudiantes en médecine sont réticentes.
Seule solution: porter lui-même des serviettes hygiéniques.


Lors des premières expériences, le sang animal qu'il utilise coule partout, et l'innovateur se demande pourquoi le protège-slip n'absorbe pas le liquide. Après réflexion, il comprend qu'il doit utiliser un type particulier de cellulose de pin.


«Le bois ne coûte rien, mais le produit se vend cher », observe-t-il alors. L'écart de prix s'explique par le coût de la machine industrielle qui fabrique les serviettes de marque, près de 430000 euros. Arunchalam Muruganantham s'attelle alors à la fabrication d'une machine de moindre taille et de moindre coût capable de malaxer, défibrer, comprimer et stériliser les serviettes de cellulose avant de les emballer pour la vente.
Sa machine miniature coûte moins de 1500 euros, ce qui lui permet de vendre les protège-slips pour un dixième du prix de leurs équivalents de marque. Sans compter que la machine en question, qui trône sur une table du salon, permet de se passer d'usine.
Arunchalam Muruganantham baptise sa société Jayashree Industries en hommage à sa sœur qui lui jetait, en catimini, des colis de nourriture depuis sa fenêtre lorsqu'il était mis au ban de son quartier. À peu près à la même époque, elle avait donné naissance à une fille prénommée Jayashree, qui veut dire «victoire».

 

Relax, Be Cool
Une fois sa machine créée, Arunchalam se tourne vers l'État, mais celui-ci refuse de soutenir la fabrication et la commercialisation de son invention, et l'innovateur amateur ne peut rivaliser avec les budgets publicitaires des marques internationales.
La chance tourne en 2006, quand l'Institut indien de technologie de Madras (Chennai) recommande sa machine à la Fondation nationale pour l'innovation, qui la fait concourir pour le prix Grassroots Innovation. La machine à protège-slips pas chers remporte le premier prix. Du jour au lendemain, le monde se pique d'intérêt pour son produit et les investisseurs frappent à sa porte.
Aujourd'hui, la machine d'Arunchalam tourne dans toutes les zones rurales d'Inde, fabriquant des serviettes hygiéniques sous des marques régionales comme Relax ou Be Cool. Non seulement elles aident des millions de femmes à vivre leurs règles dans de meilleures conditions d'hygiène, mais elles créent également des emplois et génèrent des revenus pour les habitantes des zones rurales qui les font fonctionner.


L'ordre est aujourd'hui rétabli dans le monde d'Arunchalam Muruganantham. Son épouse, qui s'était éloignée de lui, l'a rappelé après avoir compris qu'il ne tournait pas vraiment autour des étudiantes de médecine. Sa mère a réemménagé chez son fils, qui a en outre réussi à avoir la peau d'un préjugé très ancré dans les campagnes indiennes : l'idée que les femmes qui utilisent des protège-slips ont vendu leur âme au diable. Aujourd'hui, dans les campagnes indiennes, des adolescentes peuvent désormais aller à l'école tous les jours et personne ne sait plus quand elles ont leurs règles.

 

(Pour plus d'articles sur des solutions innovantes, cliquez ici !)

 

 

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PROTÈGE-SLIP DE QUEL DERRIÈRE ? SI C'EST DE CELUI D'EN-HAUT NOUS AVONS DES ABRUTIS POUR LES PORTER !

M.V.

Si seulement ..., nous pouvions avoir dans notre pays ...! un génie ...qui inventerait le protège politichiens....!

Sabbagha Antoine

La nécessité est mère de l'invention. Bravo pour Arunchalam Muruganantham .

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