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Culture

La culture dans l’adversité

Réflexion

Quel est le sort accordé à la créativité au Liban ? Les initiatives innovantes sont souvent limitées et isolées. Les négociations n'en finissent pas sur la construction de la Maison des arts et de la culture de Beyrouth, par exemple. Mais le vent tourne... Portrait couleur d'un pays de contrastes.

Sarah DIEP | OLJ
15/08/2014

Orientale et occidentale, arabe et européenne, méditerranéenne... Beyrouth, la ville aux mille identités, constitue le centre de la créativité dans le monde arabe depuis près de deux siècles. Lieu d'échanges, de circulation de biens et d'idées, la capitale libanaise se fait encore aujourd'hui le terreau fertile d'une économie créative innovante. En témoigne le nombre de projets artistiques uniques qui fleurissent depuis une quinzaine d'années. De nouveaux musées ont vu le jour, notamment à Saïda, Bsous, Terbol. Chaque ville semble briguer son festival : après Baalbeck, Beiteddine et Byblos, Zouk et Jounieh sont entrés dans la course. Et d'autres initiatives fleurissent dans les différentes régions. Tout au long de l'année, Beyrouth organise des événements ponctuels dont certains sont devenus des institutions, comme la fête de la Musique ou le Festival du cinéma européen.
Quelques projets aspirent à aller encore plus loin en redéfinissant les limites de l'offre culturelle au Liban. C'est le cas de l'association libanaise pour les arts plastiques, Ashkal Alwan, née en 1994 dans le but d'offrir un tremplin à la créativité artistique locale et internationale. Elle organise régulièrement des forums où sont présentées des œuvres et des performances, et où les artistes du monde arabe peuvent se rencontrer et partager leurs expériences. En 2011, l'association a aussi établi un Home Workspace, un espace polyvalent de 2 000 m2 dédié à la formation aux diverses disciplines artistiques, à la production et à la réflexion critique. Il s'agit ainsi de repenser les structures éducatives de l'art au Liban.
Dans son genre, l'école de design Creative Space Beirut cherche également à dépasser les cadres existants de l'éducation artistique. Créée en 2011 par une jeune diplômée en mode, Sarah Hermez, cette école de design publique et gratuite favorise la mixité sociale. Tandis que la majorité des enseignements dans cette discipline est réservée à une petite classe aisée en raison de coûts de scolarité relativement chers, l'institution Creative Space se démarque du système classique en se battant « pour que l'éducation créative soit inclusive », affirme la fondatrice. Accueillant des élèves de toutes les communautés, l'école se donne pour ambition de devenir une véritable collectivité où chacun apprendrait de l'autre.

La créativité,ignorée par l'État
Des initiatives exaltantes, qui se trouvent néanmoins toutes confrontées à une difficulté commune : un soutien étatique inexistant. Dans un petit pays qui manque de marchés extérieurs, les entrepreneurs de la scène créative libanaise ont dû se détacher des traditions et innover dans la mode, l'animation, l'audiovisuel, la photographie, l'architecture et les nouvelles technologies. Aujourd'hui leaders régionaux dans ces domaines, ces industries doivent s'appuyer sur l'aide de mécènes, de sponsors ou sur leurs propres ressources pour prospérer.
C'est un phénomène connu qui se déroule au Liban : un fossé se creuse entre la sphère politique, monopolisée par une génération plus âgée et traditionnelle, et la jeunesse prête à se jeter à corps perdu dans le jeu de l'économie mondiale. Face au désintérêt du secteur public en matière de créativité, les initiatives innovantes restent petites et privées, souvent réservées à une élite éduquée.
C'est le cas du Beirut Art Center, fondé en 2009 par la galeriste Sandra Dagher et l'artiste Lamia Joreige. Ce centre a permis d'offrir aux artistes libanais contemporains le moyen de s'exprimer chez eux, au Liban. « Ça ne suffit pas d'exposer à l'international. Tout le monde ne peut pas se rendre à New York ou Paris pour voir une exposition », souligne Lamia Joreige dans le magazine américain Wallpaper. Cet espace entièrement consacré à l'art conceptuel a donc répondu avec succès à un manque cruel de la scène artistique beyrouthine. Mais à l'image de beaucoup d'autres projets créatifs qui naissent à Beyrouth, le Beirut Art Center continue à viser une certaine frange de la population, déjà familière et sensible à l'art présenté.

Nouvelles perspectives
Cependant, le vent pourrait être en train de tourner dans le paysage créatif libanais. Lancé en 2006 grâce à une subvention de vingt millions de dollars du sultanat d'Oman, le projet de Maison des arts et de la culture (MAC) de Beyrouth est unique en son genre dans le monde arabe. C'est la première fois qu'on voit le ministère de la Culture prendre à sa charge la réalisation d'un dessein de cette ampleur.
« Nous voulons offrir aux Libanais des équipements culturels », affirme Georges Zouein, directeur de la société de services Gaia-Heritage qui s'est vu confier la mission de mettre en place la MAC. Il s'agit de remettre l'État au sein de la politique culturelle libanaise, tout en continuant à soutenir les initiatives individuelles en palliant leur manque de structures. L'établissement public devrait comprendre un espace consacré aux arts visuels et vivants, un centre de recherche et de documentation, ainsi qu'un lieu de formation.
Sans concurrence avec le secteur privé, les aménagements seront à la disposition de tous. « À la différence du Beirut Art Center par exemple, la MAC n'aura pas de direction artistique définie. Elle restera ouverte à un très large panel d'artistes, et ainsi à un public aussi plus étendu », précise Georges Zouein. En réunissant tous les acteurs de la vie culturelle, le projet vise, à long terme, à œuvrer au renforcement du rôle de Beyrouth sur la scène artistique internationale.

Citoyen par la culture
Initialement prévue pour début 2013, la construction de la MAC n'a malheureusement jamais commencé. Malgré une décision de 2006 du Conseil des ministres autorisant l'utilisation du terrain par le ministère de la Culture, des négociations sans fin continuent entre le gouvernement et la société immobilière Solidere, laquelle possède la parcelle convoitée de près de 4 000 m2 dans le quartier de Ghalghoul.
La Maison des arts et de la culture de Beyrouth ne devrait pourtant pas être abandonnée de sitôt, car son existence est sûrement essentielle. Au-delà du monde de la culture, c'est tout le Liban qui se trouve dans son viseur. La réalisation de la MAC de Beyrouth devrait d'ailleurs être suivie de la naissance de plusieurs branches dans le reste du pays. « Nous souhaitons contribuer à la création d'une véritable unité nationale à travers l'éducation au beau et à la culture, qui manque dans ce pays », confie Georges Zouein.
En matière culturelle, le Liban dispense surtout des enseignements classiques, mais la « culture du beau » ne semble pas une priorité au sein de l'éducation publique. Selon le directeur de Gaia-Heritage, c'est pourtant par l'initiation au « beau » que les Libanais pourraient devenir de vrais individus citoyens et transgresser les identifications communautaires qui caractérisent le pays du Cèdre. Une lourde mission repose désormais sur les épaules de la Maison des arts et de la culture. Et d'autant plus sur celles de ceux qui se battent pour qu'elle voie le jour.

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