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Liban - Analyse

Ersal : la bataille aux cent pièges ...

Mais que se passe-t-il donc depuis trois jours à Ersal ? Le Liban est-il désormais embourbé dans le fameux spillover syrien dont il était question depuis la décision du Hezbollah de s'engager en territoire syrien dans les combats pour défendre le régime Assad ? Le nébuleux fléau Daech s'est-il abattu sur l'hinterland libanais, après avoir contribué à mettre la Syrie et l'Irak à feu et à sang ? Les questions foisonnent, les interprétations fourmillent, et le sang des uns et des autres bouillonne au gré des sensibilités politiques, dans un climat de guerre civile larvée et de folie furieuse sur les réseaux sociaux.


Certes, il reste complexe de sonder les intentions réelles d'un groupuscule comme Daech, dont les allégeances restent plus que jamais floues. Bachar el-Assad en avait fait libérer les chefs de prison en 2011, dans le cadre d'une amnistie, et c'est non sans joie que le président syrien a pu livrer au monde sa self fulfilling prophecy des tout premiers jours de la révolution, selon laquelle il « combat l'intégrisme sunnite ». Il n'y avait pas, à l'époque, de monstre pour rivaliser avec la cruauté du régime et la justifier, et les manifestants syriens pacifistes commençaient à avoir trop bonne presse. Il a donc fallu créer un Frankenstein, pour les beaux yeux du Docteur Bachar, et pour rebuter l'Occident des révolutionnaires. Il faut dire qu'à ce jeu, Daech a spécialement réussi, puisque entre la Syrie et l'Irak, et sa persécution de tous, y compris des minorités, cette milice est devenue le deus ex machina sordide aussi bien de Bachar el-Assad que de Nouri al-Maliki.
Mais Daech n'est pas même un Prométhée moderne. Plutôt une sorte de créature bâtarde, hybride, moitié mercenaire avide de commercer en pétrole, moitié Qaëda assoiffée d'exécutions sommaires et autres actes barbares au nom de l'islam. Un peu comme, dans le « Alien Resurrection » de Jean-Pierre Jeunet, la Ellen Ripley qui se découvre clonée avec l'abominable entité extraterrestre.


Mais tout cela – la barbarie poussée au point du grotesque, les secours apportés par Daech au régime syrien, notamment dans ses luttes avec l'Armée syrienne libre et sa trêve suspecte avec l'armée bacharienne, etc. – le lecteur avisé le sait déjà.

 

***


La question qui se pose, c'est pourquoi la boîte de Pandore a été ouverte à Ersal, et pourquoi l'armée libanaise s'est-elle retrouvée en situation de confrontation avec Daech et le Front al-Nosra ? Il existe plusieurs niveaux de réponses.


D'abord, sur le plan sécuritaire, deux événements-clés se sont déroulés au cours des derniers jours. Le premier est l'arrestation au Liban d'une pasionaria du terrorisme, une sorte de reine-mère affiliée à Daech, de nationalité irakienne, dont le nom est A.B.Z. Mariée successivement à deux grands terroristes d'envergure internationale et proche d'un troisième, elle est recherchée par plusieurs pays. Cette figure importante du terrorisme daechien, qui se trouve actuellement entre les mains des autorités libanaises, était chargée, semble-t-il, d'un rôle pivot d'émissaire entre la Syrie et le Liban. C'est grâce à un recoupement au niveau des appels téléphoniques effectués à partir de son numéro qu'elle a été indiscutablement associée à une série de personnes recherchées par la justice pour terrorisme. De source bien informée, cette femme a admis durant son interrogatoire qu'elle se trouvait dans le Kalamoun pour participer à des veillées d'armes dans des camps d'extrémistes. Son arrestation par les autorités libanaises pourrait être un élément fondamental pour expliquer la réaction de colère des milieux jihadistes.


Le deuxième événement est l'arrestation de Imad Ahmad Jomaa, du Front al-Nosra, arrêté à un barrage de l'armée, suite à des informations obtenues par les services de renseignements de l'armée sur sa présence à Ersal. Obtenues de qui ? Vraisemblablement du Hezbollah, selon des observateurs avisés. L'homme circulait périodiquement avec des papiers falsifiés, et il n'avait jamais été identifié. Jusqu'à ce que, sur indication du Hezbollah, il ait été repéré à ce barrage militaire. En réalité, les forces de l'ordre ne savaient pas qu'elles capturaient un responsable aussi important du groupuscule islamiste. Cet élément a joué en leur défaveur, puisqu'elles ont ensuite été surprises, comme le prouve leur comportement sur le terrain, par l'attaque massive des islamistes à Ersal. Il reste que, pour certaines sources sécuritaires, le timing de la révélation faite par le Hezbollah aux forces de l'ordre reste « suspect ».


Sur le terrain, l'armée n'était donc pas préparée à l'invasion qui s'est déroulée à Ersal. Depuis le début de la révolution syrienne, il était acquis qu'il s'agissait de la zone principale de turbulence échappant encore au contrôle de l'appareil sécuritaire tentaculaire du Hezbollah, et la seule non coupée de l'hinterland syrien sunnite. La seule enclave sunnite, qui plus est stratégique, résistant encore à l'entité chiito-alaouite créée de facto par l'alliance militaire et politique entre Assad et le Hezbollah.


Selon des observateurs avisés, c'est surtout parce que Ersal constitue un point hautement stratégique dans la bataille du Kalamoun que la bataille a éclaté. C'est en tout cas, ajoutent-ils, le résultat de l'équipée du Hezbollah en Syrie, et tout particulièrement de sa progression géographique, et celle de l'armée syrienne, sur le terrain dans la zone de Kalamoun, qui a poussé un grand nombre de réfugiés syriens armés à venir s'installer dans les environs du village sunnite. De toute manière, précisent ces observateurs, il suffisait d'une étincelle pour allumer le feu couvant sous la cendre : comment était-il possible d'imaginer que le Hezbollah pouvait effacer les frontières nationales entre les deux pays, violées à outrance à travers l'afflux de ses combattants en Syrie, sans que, réciprocité oblige, les islamistes n'en fassent pas de même un jour ?

 

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Mais que veut Daech du Liban ? Quel est son intérêt stratégique au pays du Cèdre ? Accroître sa zone d'influence ? Embrigader davantage de sunnites à sa cause ? Au-delà du verrou de Ersal, quel en est l'intérêt ? Des sources sécuritaires estiment, à ce niveau, que la bataille de Ersal est indissociable de la bataille pour le contrôle du Kalamoun, où le Hezbollah va de revers en revers depuis quelques semaines. Dans ce cadre, si Daech est préparé à livrer bataille, il a simplement fallu qu'on lui tende la perche. Pour ces sources, il est évident que c'est le parti chiite qui a tendu un piège à la troupe en l'impliquant dans sa bataille syrienne. Une manière de rallier une puissance de feu supplémentaire à sa cause, mais aussi de pointer du doigt symboliquement la communauté sunnite comme « le nouvel ennemi national de l'armée », et, partant, de l'État libanais, celui contre lequel tous les Libanais, toutes communautés confondues, doivent se mobiliser en solidarité avec la troupe et... au service du Hezbollah et de ses projets. Le parti chiite ne devient-il pas en effet, dans ce contexte précis, le partenaire incontournable, un acteur « pas si mauvais que cela », aux yeux de la communauté internationale, plus organisé, habile, séduisant et pernicieux que son alter ego brutal Daech ? La victoire n'est-elle pas plus grande encore lorsque l'on enferre la communauté sunnite dans une logique de repli sur soi communautariste et minoritaire, et qu'on affaiblit ainsi cet empêcheur de tourner en rond de Saad Hariri, qui empêche, avec son sunnisme modéré, de précipiter la montée aux extrêmes ? Cette impression désagréable a d'ailleurs été renforcée par la mobilisation militaire et logistique du Hezb dans la région, et par sa participation, de sources concordantes, aux combats, directement ou indirectement.


Ces sources précisent que ce n'est pas la première fois que le Hezbollah coince l'armée dans des équations complexes, et évoquent l'affaire des militaires de Mar Mikhaël, l'assassinat du capitaine Samer Hanna, ou encore celui du général François el-Hajj, jusqu'aux plus récents événements de Abra. Autant d'épisodes sordides dans lesquels l'armée s'est retrouvée exploitée par le parti chiite. N'est-ce pas encore une fois le cas, s'interrogent des observateurs ? Comment se fait-il que le général Michel Aoun ait évoqué hier « la nécessité de négocier avec le régime syrien, mais pas avec les terroristes » ? N'est-ce pas un aveu qu'une machination est en cours pour tenter d'imbriquer ouvertement l'armée dans une alliance aux côtés du régime syrien et du Hezbollah, à travers Ersal... pour les beaux yeux de la stratégie iranienne régionale? Pourquoi la trêve est-elle en train d'échouer, alors que les miliciens ont déjà exprimé le désir de se retirer ? Qui a tiré sur la délégation des ulémas musulmans, lundi soir, alors qu'elle tentait de conclure une trêve ? La mort de cheikh Salem Raféi n'aurait-elle pas mis le feu aux poudres et provoqué la montée aux extrêmes et l'effondrement du pays dans une discorde sans nom ? Et, last but not least, la violence, au Liban, n'est-elle pas le moyen recherché par le parti chiite depuis 2005 pour enregistrer des avancées notables sur le plan politique local ? N'est-elle pas le passage obligé, si possible, vers l'idée d'une nouvelle Constituante, qui viendrait enfin asseoir constitutionnellement, à l'usure, ce que le Hezbollah tente d'obtenir par la force depuis si longtemps : sa consécration absolue comme seul guide suprême présidant aux destinées de l'État libanais ?

 

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commentaires (8)

En bref un homme et une femme terroristes ont inauguré le bal de la mort sur le sol libanais . Ne cherchons pas qui est responsable mais trouvons nous citoyens unis cette fois comment sortir de ce piège.

Sabbagha Antoine

12 h 39, le 06 août 2014

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Commentaires (8)

  • En bref un homme et une femme terroristes ont inauguré le bal de la mort sur le sol libanais . Ne cherchons pas qui est responsable mais trouvons nous citoyens unis cette fois comment sortir de ce piège.

    Sabbagha Antoine

    12 h 39, le 06 août 2014

  • bizarre pour une fois la verite eclate ce n'est pas un complot Americano-Europeano-Sionisto qui a complote contre l'armee Libanaise mais bien enfin des Libanais eux memes de quelque appartenance politique qui sont responsables Peut etre enfin on dira un jour que ce sont nos propres dirigeants par leur decision et actions qui sont responsable de notre situation depuis 1969 ou certains accords secrets ont ete signes et a partir desquels le Liban s'est retrouve dans l'oeil du cyclone, a aujourdh'ui. Raymond Edde avait prevenu, vous evitez un probleme immediat en creant un enorme probleme futur qui destabilisera le Liban a jamais Esperons que l'armee sortira victorieuse de cet enfer promis

    LA VERITE

    12 h 17, le 06 août 2014

  • Qu’est-ce donc que cette saloperie de "syndrome" sœur- syrien ? Jadis vassale de l’Ottomane et ancestrale Turquie, cette sœur-syrie n’a pu devenir une puissance tout au plus de second rang que sous l’égide de l’Iran des mollâhs Per(s)cés ; et grâce surtout à cette guerre civile libanaise par elle-même fomentée. Si sa proie libanaise elle perdait, elle se fondrait dans ce croissant fertilisé au lieu de l’absorber. Elle était et demeure donc le valet et l’exécuteur des basses œuvres de ces Per(s)cés précités si bien nommés. Pour s’affirmer en tant que puissance distincte mais vagabonde de cette Per(s)cée, elle doit se rabattre sur le pauvre Mont-libanais campagnardisé(h). Au lieu de relâcher ces liens avec ce Mont, son débordement territorial bâbord anti-libanais les a rendus indissolubles, tout en renforçant son antagonisme envers la Turquie et l’Arabie. En même temps, cet Iran des mollâhs Per(s)cés est le pilier sur lequel repose le règne arbitraire de la dynastie des aSSadiques nusayrîes et de leur séide suite clanique mercantile fakkihiste Takfiriste. C’est là son bouclier contre la désaffection Libano-syrienne Saine. Cette sœur-syrie est, par conséquent, le champion d’élection du mollâh et du fakkîh Per(s)cé : elle n’est donc pas un rempart contre cet Orient arriéré centre asiatique simili-exotique semi-désertique, mais son parfait instrument prédestiné pour l’invasion de ce Cher Grand-Liban et l’asservissement même de cette fichue sœur-syrie ; yâ hassirtihhh !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    09 h 51, le 06 août 2014

  • Excellente analyse mais la question qui se pose aujourd'hui est de savoir qui et comment va-t-on aider l'armée à se sortir de ce guêpier...! L'inquiétant c'est que la seule institution nationale qui a survécu à quarante ans de guerre est confrontée à une ultime bataille d'existence et de sauvegarde de l'entité libanaise, de sa souveraineté et de son indépendance... Le Liban survivera malgré tout, grâce au courage de ses hommes et de son Armée, l'Histoire est là pour nous le rappeler!

    Salim Dahdah

    09 h 03, le 06 août 2014

  • UNE ANALYSE BIEN OBJECTIVE !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 40, le 06 août 2014

  • C'est une Amazonie de barbes dans ce pays. Tout le monde y est perdu et ne trouve pas un chemin de sortie. Mais il faut que les barbus de l'autre côté, souvent stupidement aidés par des députés (!) insensés et irresponsables, comprennent une chose extrêmement importante : si le Hezbollah est le cancer du Liban (traité par le général "sauveur" et "consensuel"), ce n'est pas par un autre cancer, encore plus mortel, qu'on doit y faire face. Dans un tel cas, toutes les barbes, de tous les côtés, vont s'incendier et tout le monde va crever le plus merveilleusement du monde.

    Halim Abou Chacra

    05 h 53, le 06 août 2014

  • Vos insinuations sont insupportables...C'est a peine si vous n'en faites pas des victimes...inadmissible !

    Kaldany Antoine

    04 h 54, le 06 août 2014

  • Vous etes une lumiere ... merci grand chef, mais est ce que le regime assad fils essaie de faire comme le regime assad pere? etre pyromane-pompier comme la syrie excel dans ce domaine on peut donner l'exemple de la saiika, armee arabe libre etc

    Bery tus

    03 h 03, le 06 août 2014

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