Nos Lecteurs ont la Parole

Du libertinage

Dina GERMANOS BESSON
OLJ
31/07/2014

Issu du latin libertinus, désignant les esclaves affranchis, le mot « libertin » apparaît au XVIe siècle. Il signifie celui « qui aime trop sa liberté et l'indépendance, qui se dispense aisément de ses devoirs » (Dictionnaire de l'Académie). Le libertinage est un mouvement limité dans l'histoire, allant du XVIe au XVIIIe siècle : il n'y avait pas de libertins avant Calvin et il n'y en aura pas après Sade. Le mot renvoie à plusieurs acceptions, mais c'est avant tout la posture de l'homme libre, d'un sujet affranchi d'attaches qui rejette les préjugés dans le domaine politico-religieux et aspire à se libérer des représentations qui l'aliènent. Ce mouvement renvoie aussi à un libertinage de mœurs, qualifiant des comportements de frivolité, voire de débauche. Ainsi, une figure révoltée telle que Don Juan, qui conduit sa fronde personnelle contre le pouvoir et le père, et qui lance un défi à Dieu et à la loi, parcourt tout le spectre du libertinage, allant de la débauche au sacrilège en passant par l'athéisme et le matérialisme.
À côté du libertinage érudit et des mœurs, certains ajoutent le libertinage politique. Ces libertins, « des socialistes avant la lettre », se réclament de La Boétie. Rebelles à l'absolutisme, ils alimentent des aspirations républicaines. Cette polysémie complique l'identification des libertins, dont l'attitude ne se réduit pas aux grâces rococo et aux conversations mondaines. Avec eux, apparaissent les assises de l'affranchissement intellectuel de l'emprise religieuse ainsi que les prémices de la laïcisation dans le champ social et politique.
Au Liban (en particulier), on assiste à une inflation d'une attitude libertine, où l'on est pris dans la logique de consommation de la société capitaliste. Mais on ne peut conférer au libertinage d'aujourd'hui le sens de jadis, puisque celui qui se dit « libertin » cherche la satisfaction immédiate, dans un monde dénué de sens. Le libertin contemporain partage avec le libertin d'autrefois la recherche du plaisir immédiat, vivant dans un éternel présent. Or ce dernier s'en diffère en ce qui concerne le contexte, puisqu'il évoluait dans une société où le discours du maître prévalait largement, avec son cortège de censures et d'interdictions. Dans cette situation, la provocation libertine, pour surgir, requiert de l'audace d'abord, et un potentiel intellectuel ensuite. Or cette provocation perd tout son sens dans une société où l'on fait l'apologie de l'exhibition et de l'obscénité, « où la subversion perverse devient la norme ». Non seulement, comme le dit D.-R. Dufour (La Cité perverse, 2009), « elle ne subvertit rien (...), mais de surcroît elle crée un leurre où la subversion (...) se transforme en comédie puisqu'en fait plus rien n'est interdit ». L'attitude libertine contemporaine participe donc de la perversion. Elle se distingue cependant du choix courageux – fût-il inconscient – du pervers d'antan qui tenait une position « contraire à la pente commune », faisant le choix « beau, problématique et désespéré – de se placer dans la position de l'incastrable » (ibid). Il est « un simple
incastré », un pervers ordinaire, pour reprendre l'expression de Jean-Pierre Lebrun. Cette attitude se caractérise par l'absence de pudeur, entraînant un voyeurisme continu. Tout sujet se voit réduit à un pur spectacle, pur semblant, en représentation constante, exhibé aux regards des autres qui s'y captivent ; ce qui n'est pas sans dévoiler un certain libertinage désespéré : une effervescence de la vacuité liée à l'insignifiance d'une époque. Pour donner sens à ce non-sens, on n'a d'autre solution que la célébration éphémère : l'univers de la fête. Il n'y a dès lors que cette allure désinvolte, tentative d'atténuer la division du sujet, qui permette de faire face à un univers se désagrégeant. Ressurgit le fardeau de la légèreté : on n'est profond qu'en surface. Sous des dehors mondains, ces sujets, éminemment frivoles, sont traversés par l'angoisse la plus profonde. En effet, cette posture qui résulte de l'absence de sens ne va pas sans angoisse qui surgit là où il y a rupture de la chaîne des significations. Selon Colette Soler (2002), l'angoisse est un « moment de destitution subjective » qu'elle qualifie de « spontanée », « sauvage », qui effraie le sujet de son « horrible certitude ». Mais, « à destitution spontanée, réponse spontanée : la fuite ». Si cette posture légère constitue un remède, c'est parce qu'elle se caractérise par l'évitement. On entre de plain-pied dans le « divertissement pascalien », s'attachant à quelque plaisir, activité vaine, superflue et inutile, objet illusoire auquel le désir s'articule. Ces libertins sont tout à fait en dehors... Tout ce qui s'y montre s'y laisse saisir sous la forme futile, renonçant aux épanchements intimes et à toute doctrine. Pris incessamment par l'imprévu, ils ne peuvent en parler que comme si cet imprévu ne les concernait pas, comme si à l'instant même où ils l'éprouvent, ils se contentent de le vivre nonchalamment. Le temps est comme suspendu malgré les événements bouleversants. Qu'est-ce qui peut atténuer cette angoisse ? C'est alors qu'on constitue un univers à part, parenthèse fantasmée, vacuité de chatoiements divers, où l'on jouit des distractions.
Ce divertissement, « agitation incessante », libère momentanément sans exiger un quelconque engagement. Au sens pascalien, il permet à l'homme de fuir sa condition mortelle. C'est donc cette condition, sans cesse rappelée par la hantise de la guerre, qui conduit à la diversion, c'est-à-dire au détour pour éviter l'insoutenable. Il s'agit donc de voiler la castration, la faille qui nous habite. Perçu comme égarement, détournement, le divertissement n'est pas pour autant condamné, car lui seul permet de déjouer l'ennui. Or, il s'agit pour Pascal (Les Pensées) d'inviter à une prise de conscience de cette faille. L'homme est un « entre-deux », dit-il, « un sujet de contradiction », scindé, divisé donc entre lui-même et une énigme à laquelle il ne peut répondre. On se divertit alors pour éviter de « penser à soi », masquant « l'inanité de l'être que nous sommes ».

Dina GERMANOS BESSON

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