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L'Orient Littéraire

Ounsi el-Hajj : L’énigme de Lan

La mort a retrouvé Ounsi el-Hajj là où très jeune, il lui avait déjà donné rendez-vous. Loyale au dessin qu'il avait fait d'elle, démunie face aux ombres qu'il a habitées, elle dut, pour le tirer de là, l'inonder de lumière.

Si la mort d'Ounsi el-Hajj remet au jour son écriture, sa personnalité et son exceptionnelle contribution à la littérature libanaise et arabe, elle n'entame point l'énigme qui fut au centre de sa vie et de son poème.

« Nous sommes à l'époque du cancer. C'est ce que je dis et qui fait rire tout le monde. Nous sommes à l'époque du cancer : ici, et à l'intérieur. Si l'art n'en tient pas compte, il ne peut que mourir. Il en fut conscient, et ce sont des malades qui ont créé le monde de la nouvelle poésie : lorsque nous disons Rimbaud nous désignons une famille de malades. Le poème en prose est né dans cette famille./ Nous sommes à l'époque du cancer : en prose, en poésie et dans toute chose. Le poème en prose est le produit de cette époque, son allié et son destin. »**

Le poète aussi est le produit de son époque, ainsi que le lecteur, sauf lorsque le passé les retient dans une captivité incurable. Cela, Ounsi el-Hajj l'a compris très jeune. Il a alors vingt-trois ans. Lan, son recueil phare, procède de cette évidence et transmet tant la fulgurance d'une révélation précoce, que la torpeur massive dans laquelle marinent les consciences et les imaginaires arabes ; torpeur et précocité qui fondent d'emblée dans le poète l'ermite, le résistant et l'amant exilé.

« Tu m'as lâché, ô brin de mer, tu ne m'as pas lâché, aucune différence. Je me noie et c'est ainsi ? Je me noie ou m'envole, ou m'endors. Aucune direction, aucune ! Je cancérise la santé, je déchire le voile jeté sur le lendemain du cancer/ Liberté ! ».**

Refus harponnant depuis le présent une négation au futur, Lan, tout en appelant au dépassement et à la transformation de ce qui a précédé, résiste à la traduction et à la continuation. Tel un ovni apportant sur terre la preuve qu'un autre monde existe, Lan scelle du coup pour son poète échoué, une encore plus grande solitude. Particule unique et unité, Lan est le titre et à elle seule le poème.

« (...) Mille ans de pression, mille ans et nous sommes des esclaves ignorants et superficiels. (...) Il y a entre le lecteur rétrograde et le poète rétrograde une alliance de destin ».*

Paru en 1960, Lan ébranle de sa foudre le paysage de la littérature arabe et résonne depuis à la fois comme pronostic et comme prophétie : « Ma mémoire a inauguré son temps », écrira très justement Ounsi el-Hajj. Visionnaire averti des desseins et des destins de son époque et de son héritage, poète amoureux de l'amour, de la liberté et des mystères de la mort advenue et à venir, il livre un manifeste qui est poésie et rébellion et sacré. Lan dès sa sortie relève à la fois du réel et du mythe, parce que seul le poète dans un monde gangrené, peut faire figure de héros et que les héros, surtout poètes, savent qu'ils n'existent pas.

« Prétendez que j'ai rendez-vous et donnez-moi un peu de temps/ Tout le monde aura du temps, alors patience/ Soyez patients le temps que j'assemble ma prose/ Votre visite est inopinée et mon voyage est long/ Votre regard est perçant et mes feuilles dispersées/ Votre affection est un été et mon amour est la terre (...)/ Je t'appelle au-delà de tout et en-deçà de tout et de toutes parts/ Écoute-moi arriver voilé et mystérieux/ Écoute-moi/ Écoute-moi répudié et en partance/ Mon cœur est noir de solitude et mon âme rouge/ Cependant le tableau du monde est blanc/ Et les mots sont blancs ».***

Interloqués, choqués, troublés, les lecteurs du Liban et du Proche-Orient s'enflamment d'admiration, d'envie ou de colère à la sortie de Lan. Le recueil est une guerre sacrée contre « ces files qui vivent pour se transmettre la décadence (et qui) aspirent aujourd'hui à la consécration de la décadence, et à la faire régner sur le monde ! ». Lan est une offensive contre les peuples résistant à leur propre naissance dans la « volonté de demeurer là où ils sont ». Lan dit aussi que le poète ne cessera pas la veille et ne négociera pas. Contre la censure et le conformisme, Ounsi el-Hajj provoque, prône l'anarchie, la subversion et la dissidence. Contre l'ignorance, le fanatisme, l'oppression, la régression, le racisme, la falsification de l'histoire, et l'esclavage « par instinct et par habitude », il est pour la rébellion fût-elle « folie ou meurtre ». Lan fonctionne aussi comme une négation rétroactive de la rhétorique de la littérature arabe, de son éloquence et de sa bienséance.

« (...) Le maudit étouffe dans un monde pur, il ne se repose pas sur le legs du passé. C'est un conquérant. Et son besoin de liberté dépasse le besoin de liberté de quiconque. Il viole tout ce qui est sacré pour se libérer. (...) ».**

« Ô ma patrie, dans la mort si je te convoque c'est pour ta matrice, je l'élargis, pour lever ton étendard mon membre, je te fais croire cela (je suis chrétien moi) je t'assouvis de l'illusion d'être mon membre, toi, tu y crois et tes nerfs se calment. Mon membre, toi ! Mon membre toi ?/ ô ma patrie mon membre est la nuit, tu es en train de déconcerter mes sarcasmes. Que te donner ?/ – Traître ! »**

À la guerre, en amour, le poète attend la mort et la mort attend le poète. Ounsi el-Hajj, comme s'étant retrouvé lui-même sous le joug du Lan, fera par la suite de l'amour le champ de l'énigme et de la liberté. L'amour préfigure l'équation ultime. Le poète amoureux des mots et de l'amour, jaloux de leur liberté, cherche à abolir les préceptes de la tradition poétique arabe, pour révéler la présence astrale de la femme au cœur de sa poésie. Le surréalisme, dont il se fera le passeur, l'inspire et le soutient. Après l'abolitionniste ultra, c'est un poète exalté, innocent et passionnel, amant extrémiste travaillé par le désir et l'impossible des retrouvailles, que découvre le lecteur. Si les poèmes qui suivront Lan n'ont pas son impact sismique, si leur lyrisme semble parfois presque attendu, ils préservent néanmoins une part d'impénétrable, portée par une connaissance intime de la langue et du pouvoir de ses particules et conjonctions, et que les tentatives de traduction révèlent.

« (...) Au lieu de te taire, meurs. »**

Lan a le pouvoir de balayer ce qui a précédé et ce qui suivra. Lan subjugue encore. Est-ce l'aspect saturnien de l'amour chez el-Hajj qui facilite la fuite vers Lan et son idéalisation ? Ou est-ce le spectre de la destructivité que Lan distille qui tempère l'éclat de la prose poétique amoureuse chez Ounsi el-Hajj ? Est-ce le lyrisme passionné des recueils qui suivront, en apparence aux antipodes de Lan, qui ramène le lecteur à la source fondatrice de la négation ? Ou est-ce qu'aimer terrorise le lecteur bien plus que tuer ? Seul répond le visage figé sur photographies du poète, sourire énigmatique et triste tel un pendant mâle de la Joconde, ou traversé de préoccupations et d'angoisse, et cloué de certitude et de bienveillance, perçant tel un voyant que ne trahira jamais le poème.

« Questionner Lan aujourd'hui, à distance du brouhaha des conflits sociaux, religieux et politiques sous-jacents à la problématique esthétique que cette publication a soulevée, aurait été une plus simple tâche si, depuis, il y avait eu du nouveau dans le paysage socioculturel et géopolitique contre lequel et en marge duquel la poésie d'el-Hajj a voulu s'inscrire. Le paysage d'aujourd'hui est presque identique à celui d'hier (...) », écrit Leyla Mansour ( « Lan ou la subversion du langage poétique arabe » in Une esthétique de l'outrage ?, L'Harmattan, 2012). Ounsi el-Hajj a cherché à détruire les carcans antiques qui retenaient les mentalités arabes et emprisonnaient leur langage et leur désir. Mais la destruction, faute de sublimation créatrice, a eu lieu dans la réalité, et non dans les champs de l'imaginaire et du symbole. La mort ne devint pas initiation mais demeura répétition. Ounsi el-Hajj a appelé à une re-naissance de la langue, mais la gestation fut longue et le cordon n'a pas été véritablement coupé. Peut-être cette défaite, qui est victoire prophétique de Lan, scella-t-elle à jamais la parole et le silence si attachants de Ounsi el-Hajj.

« Nuages, ô nuages/ Apprenez-moi la joie de la dissolution/ L'homme aime-t-il pour pleurer ou pour se réjouir ?/ Étreint-il pour s'achever ou pour commencer ?/Je ne pose pas de questions afin qu'on me réponde, mais pour hurler dans les prisons de la connaissance. »***

 

Extraits traduits de l'arabe par Abdul Kader el-Janabi*, Leyla Mansour** et Ritta Baddoura.***

 

Biographie
Pionnier du poème arabe en prose, poète de l'amour, journaliste remarquable, traducteur chevronné et militant de la liberté – de penser, d'écrire, d'aimer, de la femme, des peuples –, Ounsi el-Hajj naît en 1937 à Beyrouth. Il publie dès l'âge de dix-huit ans ses premiers poèmes et quelques traductions de poésie française dans al-Adib, grande revue littéraire libanaise de l'époque. Il est ensuite l'un des fondateurs, avec Youssef Al-Khal et Adonis, de la revue Shi'r publiée de 1957 à 1969, et sans doute sa plume la plus intransigeante. Celui qu'Adonis salua comme « le plus pur d'entre nous », publie alors dans Shi'r de virulentes critiques des idéologies qui traversent la poésie arabe d'après-guerre, tout en faisant de la revue une passeuse du surréalisme. Lan, son premier recueil paru en 1960 et sans doute le plus connu, représente le premier manifeste du poème arabe en prose ainsi qu'un appel au réveil des consciences arabes.

Si ses poèmes sont traduits dans une dizaine de langues, Ounsi el-Hajj traduit vers l'arabe des écrits signés Shakespeare, Ionesco, Camus, Breton, Artaud ou Brecht, et les agrémente de maints commentaires et analyses. Il est aussi un journaliste prolixe qui contribue à développer et faire rayonner le journalisme et la culture libanais et arabes : les lecteurs le retrouvent d'abord dans al-Hayat puis, durant près d'un demi siècle, dans les pages du Nahar dont il est le rédacteur en chef de 1994 à 2003 et dont il fondera aux côtés de Chawki Abi Chakra le célèbre supplément culturel al-Mulhak, ou encore d'al Hasna', puis d'al-Akhbar à partir de 2006. Ounsi el-Hajj a publié six recueils de poésie, deux volumes d'aphorismes et un ouvrage en trois tomes compilant ses chroniques les plus fougueuses ou acides de l'actualité littéraire et sociale parues entre 1964 et 1987 dans an-Nahar. Dans la discrétion qui l'auréola même au faîte de sa gloire poétique, Ounsi el-Hajj meurt le 18 février 2014 à Beyrouth.

 

BIBLIOGRAPHIE
Lan de Ounsi el-Hajj, Dar Majallat Shi'r, 1960, 118 p.

 

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