Le kamikaze était le seul passager dans le van à bord duquel il s’est fait exploser. Photo Nasser Traboulsi
Un kamikaze a actionné sa ceinture explosive hier après-midi dans un minibus Hyundai, à Choueifate. Il était le seul passager. Le chauffeur du bus, Hussein Mcheik, a été grièvement blessé et une femme qui passait dans la rue, Amal Ahmadié, a été atteinte aux jambes.
L'attentat a occasionné de légers dégâts matériels. La charge a été estimée à cinq kilogrammes d'explosifs. Il fallait franchir un périmètre gardé par des hommes armés et en civil du Hezbollah pour parvenir, hier, sur les lieux de l'attentat qui a attiré des centaines de badauds, notamment de jeunes hommes, les visages longs et livides, venus à pied ou à mobylette de la banlieue sud de Beyrouth.
Hier, à la nuit tombée, devant la station d'essence Richani, sur l'ancienne route de Saïda, la chaussée était glissante, le minibus ayant déversé tout son carburant, et il fallait se faufiler entre les curieux, les responsables sécuritaires du Hezbollah et les services de sécurité libanais pour pouvoir arriver sur les lieux.
Des secouristes relevant du Hezbollah tentaient de retrouver, tant bien que mal, des débris humains, alors que les membres des services d'anthropométrie relevant des forces de sécurité libanaises s'affairaient sur le terrain.
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Devant un immeuble non loin de l'attentat, trois hommes du Hezbollah demandent à un propriétaire de magasin s'il a des caméras qui auraient filmé l'explosion. L'homme répond par la négative. Ils lui montrent alors une caméra placée non loin de l'enseigne du magasin. « Ah oui, ça relève du centre commercial, il faut parler au concierge de l'immeuble », dit-il. Ils vont donc trouver le concierge aussitôt pour prendre le film de la caméra en question.
« Commando » est un magasin qui vend des treillis militaires et des rangers. Aya, vendeuse âgée d'une vingtaine d'années, raconte ce qu'elle a vu : « Nous avons entendu un bruit. Nous sommes sortis pour voir des flammes se dégager du bus. J'ai vu une femme blessée. Elle était assise sur le trottoir. Je suis rentrée au magasin, je ne voulais plus rien voir. Cinq minutes avant l'explosion, la rue grouillait de monde. Normalement, c'est un endroit très passant », dit-elle.
Aya soupire : « Ma sœur habite la banlieue sud de Beyrouth, elle voulait déménager à Choueifate, vivre dans un endroit à majorité druze, pour se protéger des attentats, maintenant elle ne sait plus où aller. Nous pensions que seule la banlieue sud était la cible d'explosions. »
Même si Choueifate est majoritairement druze, elle abrite de nombreux habitants de la communauté chiite, notamment sur la vieille route de Saïda, entre Khaldé et Hadeth.
Ismaïl est le propriétaire du magasin. Il invite tous ceux qui lui posent des questions à regarder l'écran de son téléphone. « J'ai toujours eu l'estomac bien accroché », dit-il fièrement.
« Nous étions dans le magasin. Nous avons entendu un bruit. Je suis sorti et regardez ce que j'ai filmé... la tête du kamikaze », raconte-t-il, obligeant son interlocuteur à regarder le film jusqu'à bout... jusqu'à ce qu'une main prenne la tête et montre le visage à l'écran.
« Les journalistes de la télé sont en train de me supplier pour avoir le film. Je ne sais pas si je dois le vendre ou le leur donner gratuitement », indique-t-il.
« Je pense que quelque chose a mal tourné. Il n'y avait personne, à part le chauffeur, dans le minibus. Pourquoi le kamikaze a-t-il décidé de se faire exploser dans un véhicule vide ? Je crois qu'il voulait aller à la banlieue sud, mais quelque chose a dû mal tourner. Le véhicule qu'il a pris atteint son terminus à la banlieue sud », martèle-t-il.
L'entrée de l'hôpital Kamal Joumblatt, sur les hauteurs de Choueifate, grouille de monde. Toute la famille et tous les proches de Hussein Mcheik, le chauffeur du minibus, sont accourus aux nouvelles.
Hussein est âgé de 25 ans, il est originaire du village de Mcheik, dans le caza de Baalbeck, et habite Choueifate, non loin du lieu de l'attentat.
Tous les jours, Hussein fait trois trajets aller-retour de Khaldeh jusqu'à l'église Mar Mikhaël, à Chiah. Hier, au moment de l'explosion, il effectuait son dernier trajet et devait rentrer vers 18h30 à la maison.
Les hommes de la famille racontent tous la même histoire : « Hussein est resté en état d'éveil une trentaine de minutes avant de perdre connaissance. Il a rapporté les faits : le kamikaze est monté dans son bus au niveau de la station d'essence Richani. Il lui a dit : "Je te donne 10 000 livres, mais ne t'arrête plus, je veux arriver rapidement à la banlieue sud." Hussein a accepté. Mais alors que le kamikaze s'apprêtait à prendre place, Hussein a remarqué qu'il avait un ventre trop gros. Il lui a alors demandé : "Mais qu'est-ce que tu transportes avec toi ?" Le kamikaze s'est alors fait exploser », indique Hassan, le cousin de Hussein.
Le chauffeur a perdu connaissance avant d'entrer dans la salle d'opérations. Il est grièvement blessé au ventre. Ses bras et son visage sont également atteints.
Mehdi est un autre cousin de Hussein. Lui aussi est chauffeur de minibus. « Je travaille sur la ligne Beyrouth-Baalbeck. Je ne permettrai à personne de prendre mon minibus s'il n'accepte pas d'être fouillé », dit-il, triste et résolu.
Hier, devant le parvis de l'hôpital, le père et la mère de Hussein, ses frères et sœurs ainsi que sa fiancée attendaient, désespérés et en larmes, la fin de l'intervention chirurgicale. La famille avait perdu Moustapha, l'un des frères de Hussein, l'été dernier, dans un accident de la route.
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Hier, à la nuit tombée, devant la station d'essence Richani, sur l'ancienne route de Saïda, la chaussée était glissante, le minibus ayant déversé...


Comme le racontait bien Albert Camus dans "La peste" : « c’est le même enterrement mais nous, nous faisons des fiches. Le progrès est incontestable » il semble que nos seules actions possibles contre ce fléau sont les statistiques. On a oublié( ?) pendant des années de tisser une réseau de sécurité culturel, intellectuel social, économique et surtout humanitaire. Un travail de fond sur l’individu manquait. C’est déjà trop tard, nous sommes à quelques décennies de retard !
15 h 34, le 04 février 2014