Que Bkerké tienne les chrétiens pour sous-représentés dans un gouvernement qui ne serait pas appuyé par Michel Aoun et Samir Geagea, qui totalisent à eux deux une bonne partie de cet électorat, se comprend bien. Effectivement, même si d'autres électorats ne sont pas négligeables – on pense aux voix cumulées du parti Kataëb, des Marada et des indépendants comme Boutros Harb –, l'électorat combiné du CPL et des Forces libanaises totalise au moins une bonne moitié des voix chrétiennes, sans doute plus, sachant que le CPL – toujours excessif, et c'est son point faible – assure avoir raflé 70 % des voix chrétiennes qui se sont prononcées aux dernières élections. Même en le tenant pour acquis, historiquement parlant, ce chiffre devrait être mis en question, ne serait-ce qu'en raison de la prorogation du mandat de la Chambre, en mai dernier, et des pondérations nécessaires qu'elle entraîne.
En revanche, on peut regretter que le siège patriarcal maronite n'encourage pas plus fermement Michel Aoun et/ou Samir Geagea à dépasser leurs intérêts électoraux et leurs rivalités purement locales, pour assumer un rôle historique de médiateurs interculturels en harmonie avec leur vocation historique ; une médiation déjà introduite par la realpolitik américaine et russe, et qui ne demande qu'à être consolidée là où elle peut être, à commencer par le Liban, pionnière de toute convivialité. Ce faisant, ils seraient en train de construire plutôt que d'obstruer, et de thésauriser, pour eux et leurs communautés, un formidable capital de reconnaissance que leur devront ultérieurement ceux qu'ils auront aidés à se rapprocher. On ne saurait rêver de mesures plus constructives de la confiance (confidence building) que celles-là.
Du reste, l'histoire des maronites – puisqu'il s'agit, d'abord, d'eux – montre bien que toutes les fois qu'ils ont joué la carte de l'épreuve de force et du défi, toutes les fois qu'ils se sont accrochés à leurs « privilèges », ils ont perdu, mais que toutes les fois qu'ils ont joué la carte de la médiation culturelle, ils s'en sont sortis grands gagnants, puisqu'en principe le bien d'autrui est leur bien propre.
On ne comprend pas non plus comment, au vu des concessions faites par le courant du Futur, qui a accepté de siéger avec le Hezbollah dans un même gouvernement, et du Hezbollah, qui a renoncé au tiers de blocage, sa garantie de convivialité nominale, le Courant patriotique libre ne renonce à rien, mais réclame, insiste et bloque. Il n'y aurait donc de compétence que parmi ses ministres et ces derniers seraient les seuls à ne pas être des voleurs, pour qu'il tienne si fermement au ministère de l'Énergie et de l'Eau ?
Du reste, ne voit-on pas que ces concessions locales reflètent un virage international qu'il est indispensable d'aborder soi-même, si l'on veut rester au fait de ce qui se passe dans la région et aider le Liban à sortir de sa paralysie institutionnelle ? Car notre pays ne se comprend plus sans référence à la partie géopolitique qui se joue dans la région, et d'abord aux habiles manœuvres de Barack Obama qui est en passe de débarrasser l'État d'Israël des deux grandes menaces potentielles qui pesaient sur lui : les armes chimiques syriennes et l'arme nucléaire iranienne.
On peut donc commencer à rêver d'un État hébreu qui consentirait, en échange de la paix, à l'existence d'un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza et s'attendre à voir l'Amérique en faire cadeau à l'Arabie saoudite qui, en sa qualité de gardienne des Lieux saints de l'islam, est aussi la première gardienne de la cause palestinienne et de Jérusalem, même si temporairement celle-ci lui a été confisquée par le monde chiite.
C'est, entre autres, de ces perspectives colorées de vert que s'entretiendront le roi Abdallah et le président Obama, attendu en mars en Arabie saoudite. Avec l'ouverture sur l'Iran, les États-Unis détiennent désormais trois cartes maîtresses : israélienne, saoudienne et iranienne au Moyen-Orient, sans parler des trois médiations diplomatiques cruciales suivies par John Kerry le catholique : en Syrie, avec l'Iran et dans le conflit israélo-palestinien.
Il serait tout à fait étonnant qu'avec de tels atouts, l'Amérique ne réussisse pas à pacifier la région, même si cela doit prendre du temps, et d'abord en en éliminant la menace terroriste et en en sécurisant les sources d'énergie.
Gageons que le roi Abdallah sera sensible à ces arguments, lui qui combat le jihadisme sur son propre sol, ainsi qu'aux arguments avancés par Obama en faveur d'une ouverture sur l'Iran, dont l'Arabie a d'abord été froissée. Car le président Obama, c'est évident, est concerné non seulement par ce qui se passe à l'Ouest et en deçà de l'Iran, mais par ce qui se passe aussi à l'est de ce pays, notamment en Afghanistan et au Pakistan. Et avec la sécurité, il n'est pas interdit d'espérer quelques dividendes économiques...
Ainsi, grâce à une impulsion américaine qui va s'étendre à l'allié saoudien et, probablement, conduire à la mise à l'écart de l'émir Bandar ben Sultan – aux États-Unis depuis cinq semaines officiellement pour raisons médicales –, on peut s'attendre à l'émergence d'une nouvelle direction opérationnelle saoudienne qui va peut-être sceller un « new deal » avec Téhéran, à l'échelle de tout le Moyen-Orient. Avec cette nouvelle donne, Saoudiens et Iraniens pourront calmer le jeu un peu partout : dans le Qatif saoudien et au Baloutchistan iranien; au Yémen et en Asir; à Bahreïn et en Irak; en Syrie et... au Liban. D'où, déjà, l'étonnant réchauffement des relations entre Michel Aoun et le courant du Futur, avec lequel une « entente » analogue à celle qui lie déjà le CPL au Hezbollah est en cours d'examen, et la rencontre – restée secrète –, à Rome, entre Michel Aoun et Saad Hariri.
Cela dit, il n'est plus interdit de considérer les récents attentats jihadistes au Liban comme de malheureux combats d'arrière-garde dont sont victimes de jeunes Libanais exaltés et manipulés, des réminiscences d'un feu déjà éteint ou en passe de l'être, à moins d'un retournement de situation spectaculaire qui ferait pencher la balance en faveur de la confrontation, à laquelle certains baroudeurs n'ont pas encore renoncé.
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En attendant ce« new deal »entre saoudiens et iraniens espérons qu’ on pourra survivre jusqu’à ce jour tant attendu .
15 h 42, le 04 février 2014