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Éclairage

La France devient-elle raciste ?

Les insultes dont est victime la ministre de la Justice dévoilent une banalisation de la xénophobie.

La ministre française de la Justice, Christiane Taubira, est d'origine guyanaise. Anne-Christine Poujoulat/AFP

La France devient-elle raciste? Après des insultes contre la ministre de la Justice, une femme noire, qui ont suscité peu de réactions, l’inquiétude grandit sur une banalisation de la parole xénophobe dans un pays où le discours d’extrême droite gagne du terrain. Pour Aline Le Bail-Kremer, de l’organisation SOS Racisme, « il y a quelque chose d’inédit à attaquer une ministre de la République sur sa couleur de peau. Tout le pays aurait dû manifester contre ce climat de libération raciste ultraviolente, or il n’y a eu que de tièdes réactions », déplore-t-elle.


Comparée à un singe sur la page Facebook d’une ex-candidate du parti d’extrême droite Front national (FN), et récemment insultée par des enfants avec les mots « La guenon, mange ta banane » lors d’une manifestation, la garde des Sceaux, Christiane Taubira, a dénoncé hier dans le quotidien Libération une « attaque au cœur de la République » sur fond d’apathie ambiante. « Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’il n’y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française », souligne la ministre d’origine guyanaise, cible privilégiée d’attaques, notamment pour avoir légalisé en 2013 le mariage homosexuel.


L’un des premiers journalistes noirs à présenter en 2006 un journal sur une grande chaîne de télévision nationale, Harry Roselmack, a dénoncé de son côté cette semaine « le retour de la France raciste » en s’estimant « ramené à (sa) condition de nègre ». « Ce qui me chagrine, c’est le fond de racisme qui résiste au temps et aux mots d’ordre, pas seulement au sein du FN, mais aussi au plus profond de la société française. C’est un héritage des temps anciens, une justification pour une domination suprême et criminelle : l’esclavage et la colonisation », souligne Harry Roselmack dans une tribune publiée par le journal Le Monde.


Quinze ans après la fierté d’une cocarde « Black-Blanc-Beur » affichée après la victoire de l’équipe française de football en Coupe du monde, la parole haineuse s’est décomplexée et se retrouve très souvent sur les réseaux sociaux. « La nouveauté, ce n’est pas la banalisation des propos racistes, c’est la circulation par Internet qui leur ouvre un espace », note le sociologue Michel Wieviorka, cité dans Libération.

 

 

Christiane Taubira insultée notamment par des enfants, lors d'un déplacement à Angers, le 25 octobre.

 


Radicalisation
Pour Christiane Taubira, les incidents constatés des dernières semaines viennent « très clairement d’inhibitions qui disparaissent, de digues qui tombent ».


Le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) a porté plainte hier pour injure raciale contre Anne-Sophie Leclere, l’ex-candidate FN aux prochaines municipales qui s’en était prise à la ministre de la Justice. Après ses propos, elle avait été suspendue par son parti qui cherche à se donner une image respectable. Une autre candidate du même parti, Nadia Portheault, d’origine algérienne, a choisi de son côté de renoncer à se présenter aux prochaines municipales de 2014, écœurée par le racisme et l’homophobie d’une partie des cadres et militants locaux.


Pour Patrick Lozès, fondateur et ancien président du CRAN, si les associations ont beaucoup fait pour la diversité dans les entreprises ou à la télévision, « dans le même temps, des pans entiers de la société reculent sous l’effet d’une libération de la parole ». « Dans un contexte de crise économique, la plus grande visibilité de la diversité est pour certains difficile à supporter. La société française se radicalise et le communautarisme antidiversité se développe alors qu’on reprochait autrefois le communautarisme des personnes de couleur », explique M. Lozès. Selon lui, l’affaiblissement de la lutte contre le racisme en France est spécifique à ce pays. « Il y a trente ans, on pouvait réunir des gens de droite comme de gauche pour mener le combat contre le racisme. Je ne suis pas sûr aujourd’hui qu’on réunirait les mêmes personnes », précise-t-il.


Pour le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, les dérives constatées ne traduisent pas un nouvel état du pays. « C’est l’état d’une partie de gens ou de forces parfois politiques qui se laissent aller », a-t-il jugé hier.

 

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