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Les illusions perdues de la Turquie

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30/10/2013

« De jour en jour, l’Europe s’éloigne de plus en plus de la Turquie », déclarait la semaine dernière Egemen Bağış, le ministre turc des Relations avec l’Union européenne. L’inverse est aussi vrai : dans un sentiment de désenchantement mêlé à une réaction de rejet, la Turquie s’est mise elle aussi, ces dernières années, à prendre ses distances avec l’Europe. « Si vous ne voulez pas de nous », semblent dire les Turcs, « nous n’avons pas vraiment besoin de vous ».
En réalité, presque trois ans après le début du « printemps arabe », la Turquie est plus à la quête de sa propre identité que d’un aval de l’Union européenne, même si le pays a plus besoin de l’Europe que les Turcs veuillent l’admettre. Qu’est-ce que la Turquie d’aujourd’hui ? Quelles sont ses valeurs et quel est son avenir dans un contexte régional en pleine mouvance ?


Le printemps arabe a été d’abord vu comme un développement très prometteur pour la Turquie, un contexte idéal qui ferait ressortir le succès économique, le modèle politique démocratique et le rôle stratégique indispensable du pays dans la région. Les héritiers de l’un des plus grands empires de l’histoire étaient en train de prouver que l’islam et la modernité étaient tout à fait compatibles – un parfait exemple pour les pays arabes comme l’Égypte. Le rôle de la Turquie a plutôt fait ressortir les réserves des Égyptiens, car, après tout, l’Empire ottoman a longtemps régné sur l’Égypte. Et, du côté turc, il y a toujours eu un sentiment de supériorité vis-à-vis du monde arabe. L’effondrement de l’Union soviétique a fait ressurgir les ambitions « néo-ottomanes » de la Turquie dans le Caucase et l’Asie centrale. Or la révolution dans le Moyen-Orient semble offrir une occasion de revanche pour les héritiers (et non les orphelins) d’un empire depuis longtemps disparu. Si une Europe fainéante et craintive ne veut pas de la Turquie, alors, tant pis pour elle; l’histoire procurera aux Turcs des lendemains encore plus glorieux. Vue de Bruxelles ou de Paris, la Turquie de Kemal semblait être un État par trop oriental et pas assez laïque, mais au Caire ou à Tunis, le pays prenait plutôt l’aspect idéal d’un pont musulman entre l’Occident démocratique et l’Asie dynamique économiquement. Qui plus est, la Turquie disposait des meilleurs atouts dans son jeu, grâce à sa politique de « bon voisinage » avec deux partenaires et rivaux, l’Iran et la Syrie, et à son appui à la présidence éphémère de Mohammad Morsi en Égypte.


Hélas, les espoirs (ou les attentes) des élites turques ne se sont pas concrétisés. Les révolutions arabes ont fini par faire ressortir les propres faiblesses et contradictions de la Turquie, exacerbées par les mesures répressives et les expédients politiques intransigeants du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan. Elles sont devenues évidentes lors des manifestations du printemps qui se sont répandues comme une traînée de poudre de la place Taksim à Istanbul vers la plupart des autres régions du pays (même si les protestations avaient plus en commun avec les agitations récentes au Brésil ou avec la révolte étudiante de Mai 68 à Paris qu’avec les mouvements de masse en Égypte ou en Tunisie).


Ce qui définit les Turcs aujourd’hui n’est pas tant la fierté et l’espoir que leur pays exerce une influence grandissante, que la crainte de sa désintégration. Le problème kurde inquiète les Turcs, au même titre que l’impression qu’ils ne sont plus maîtres des événements sur deux enjeux critiques – les crises syrienne et iranienne. Ces derniers mois, le gouvernement de la Turquie a adopté une attitude de plus en plus dure à l’égard du régime du président syrien Bachar el-Assad, fort probablement convaincu de sa chute imminente. L’accord conclu récemment entre les États-Unis et la Russie est, de ce point de vue, une nouvelle décourageante : pour le prix de la destruction de son arsenal chimique, le régime a peut-être assuré sa survie. La Turquie se demande donc à quoi sert de courtiser l’Occident. Pourquoi sous les pressions des États-Unis, reprendrait-elle un semblant de normalité dans ses relations avec Israël, si le résultat doit être abandonné, ou même trahi, par la politique extérieure américaine ?


La Turquie s’est également sentie inutile, sinon isolée, depuis les déclarations modérées du président iranien Hassan Rohani, conjuguées aux progrès éventuels sur les querelles de l’Iran avec l’Occident à propos de son programme nucléaire. Comment une nation peut-elle se percevoir, et être vue par les autres, comme un intervenant régional si elle se trouve marginalisée au moment critique ? L’histoire est en marche au Moyen-Orient, mais pas dans la direction désirée par la Turquie. Et, la croissance économique du pays s’étiolant, son gouvernement se durcissant et ses démarches diplomatiques devenant une source grandissante de déceptions, bon nombre de Turcs devraient se demander ouvertement ce qui a bien pu se passer pour arriver à de si maigres résultats. Mais, loin de s’engager dans un examen de conscience ouvert et positif, le peuple turc se réfugie trop souvent dans un nationalisme exacerbé qui est d’autant plus défensif qu’il reflète un manque de plus en plus grand de confiance en soi. Le défi actuel de la Turquie consiste à se départir de ses illusions perdues. Et cela pourrait vouloir dire que les Turcs ont sans doute plus besoin de l’Europe qu’ils ne voudraient l’admettre, même entre eux. Reste à savoir si l’Europe est maintenant plus prête et disposée qu’auparavant à s’engager dans des pourparlers sérieux avec la Turquie.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier
© Project Syndicate, 2013.

 

 

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