Photo Tony Frangieh
L’affaire avait fait scandale en août dernier : en vue du mariage de son fils, l’ancien député Gebran Tok avait aménagé des gradins accolés à la forêt millénaire des Cèdres de Bécharré, classée sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Les gradins, trop proches du site, ont été considérés comme une entorse à la loi sur les réserves naturelles et un danger pour les vieux arbres. Le terrain où ils ont été construits fait l’objet d’un litige entre des propriétaires privés et la municipalité.
Le mariage a eu lieu, mais les gradins sont toujours là. Récemment, une décision du ministre de l’Environnement Nazem Khoury a décrété le démantèlement de cette construction. Notifié de la décision, le mohafez a donné hier ses directives pour sa mise en application. Les bulldozers se sont dirigés vers la région, accompagnés des forces de l’ordre.
Mais les choses ne devaient pas se dérouler aussi facilement. Dès 7h, des proches de l’ancien député sont descendus dans la rue pour bloquer la route aux bulldozers et aux soldats, et empêcher la démolition des gradins. Des pneus enflammés et des barrages en terre ont été employés. Un clash a eu lieu entre habitants et forces de l’ordre : les premiers ont été vus lançant des pierres aux soldats et exprimant une grande colère concernant la démolition des gradins. Les habitants ont même rapporté que plus de dix blessés étaient tombés dans ces affrontements avec les soldats.
Ce n’est qu’après plusieurs heures, suite à des pourparlers avec les Forces de sécurité intérieure (FSI), et après une intervention de Gebran Tok lui-même qui en avait discuté avec le ministre de l’Intérieur Marwan Charbel, que les manifestants ont accepté d’ouvrir une voie pour permettre « aux civils d’emprunter cette route », a précisé un des manifestants devant la caméra de la LBC. « Mais il est toujours hors de question que les forces de l’ordre puissent passer, nous resterons là autant qu’il le faut pour empêcher le démantèlement des gradins », a-t-il ajouté.
M. Tok effectuait des contacts tard hier en soirée avec M. Charbel pour s’informer sur la démarche à suivre aujourd’hui mercredi. Mais ni le ministre de l’Environnement ni le ministre de l’Intérieur n’étaient joignables hier en soirée pour de plus amples informations sur l’application de cette décision aujourd’hui, après les incidents d’hier.
Les deux députés FL de Bécharré, eux, affichaient une position favorable au démantèlement des gradins. La députée Sethrida Geagea a demandé, dans une déclaration, « aux forces de l’ordre de remplir leur mission jusqu’au bout ». Elle a précisé que « les travaux de démantèlement font suite à une décision du ministre de l’Environnement, mais quand les forces de l’ordre ont voulu l’exécuter, un groupe de partisans de l’ancien député Gebran Tok a tenté de les en empêcher ».
Démentant les déclarations de certains manifestants, Mme Geagea a affirmé « appuyer, comme l’écrasante majorité des habitants de Bécharré, l’action des forces de l’ordre, parce que nous voulons que notre région soit un exemple du règne de l’État et du respect de la loi ».
Pour sa part, le député Élie Keyrouz, dans une intervention télévisée, a rappelé que les gradins « sont une contravention », qu’ils représentent un facteur de pression écologique sur la forêt des Cèdres et qu’ils menacent de provoquer son déclassement de la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. « Ce ne sont pas les députés de Bécharré qui sont en cause, a-t-il répondu à une question sur des accusations dont Mme Geagea et lui font l’objet. Et ce n’est pas non plus une question de point de vue : le danger sur la forêt a été établi par un rapport rédigé par les experts du ministère de l’Environnement. »
« Toutes les contraventions... ou rien ! »
L’ancien député Gebran Tok a joué la carte de l’apaisement tout en laissant filtrer son refus de voir les gradins démantelés. « Nous ne voulons pas de problème, mais les députés de Bécharré nous ont menés à cela, a-t-il dit lors d’une intervention télévisée. Les gradins en eux-mêmes ne causent aucun dégât environnemental, mais leur destruction peut le faire. Ils ne sont pas plus soucieux d’environnement que nous, nous voulions reboiser ces gradins. D’ailleurs la neige aurait réhabilité le site d’elle-même. »
Selon l’ancien député, « les contraventions autour de la forêt sont nombreuses, pourquoi ne retenir que ces gradins pour les démolir ? Nous ne sommes pas contre la loi, mais qu’elle s’applique à tout le monde ! ».
Hier, il n’était pas clair si l’application de la décision du ministère de l’Environnement allait se poursuivre aujourd’hui et quelle serait la réaction des proches de Gebran Tok si les FSI se rendaient à la région en force comme hier. Mais une seule chose était sûre : la manie de s’opposer à l’application de la loi migre d’une région à une autre. Comment gérer un blocage de route dans une région alors qu’on n’y a pas fait opposition ailleurs ? Dans tout cela, outre la loi, il existe un seul perdant comme le déplore une écologiste : l’environnement auquel plus personne ne pense, paradoxalement...
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