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À La Une - L'orient Littéraire

Poètes iraniennes d’aujourd’hui

La nouvelle génération de poètes iraniennes s’approprie tradition littéraire, quotidien contemporain et aléas d’Internet pour une mise à jour du genre au féminin singulier.

Photo L'Orient Littéraire. D.R.

L’Intranquille, revue semestrielle des éditions L’Atelier de l’agneau, nous donne des nouvelles de la poésie féminine en Iran. Deux numéros ont été consacrés à ce sujet et un troisième est en préparation, en prévision de la parution en 2014 de l’anthologie bilingue qui couvrira l’écriture poétique féminine en Iran des années soixante à nos jours. Cette étude, ainsi que l’anthologie à venir sont réalisées par Iraj Valipour, ancien professeur d’anthropologie poétique, avec la collaboration de deux doctorantes présentées sous les pseudonymes de Gita et Avaz. Outre leur érudition et leur participation à la traduction des poèmes vers le français, Gita et Avaz sont aussi deux personnages de l’anthologie dans ses parties rédigées sous la forme d’un essai critique romancé : les exigeantes analyses sont ponctuées de poussées délirantes, portées par l’autodérision et l’imagination prolifique de Valipour et de ses deux complices.
 
Le renouveau de la littérature en Iran aujourd’hui se placerait sous le signe de la femme. Valipour parle même d’une poésie postmoderne et féministe qui, loin d’un simple effet de mode, serait issue d’un trop-plein de répression et de la complaisance entourant ce qui fut désigné par « poésie nouvelle ». Ce mouvement né dans les années soixante-dix réussit à libérer l’écriture du système métrique classique, mais demeura selon Valipour teinté de conformisme. En Iran, le vers emprunte à l’arabe et se dit « beyt », qui signifie « maison », « et, par métonymie, précise Valipour, la femme. (…). Pourtant personne n’a réalisé qu’en cassant le vers, on cassait la baraque et, pis encore, les quatre murs où se languissaient nos femmes ».
 
Lorsque les frontières se resserrent autour d’eux, les poètes s’en remettent à Internet, qu’ils signent de leur nom ou prennent un pseudonyme (« takhallos » en farsi). Les blogs ouverts sont parfois vite fermés ; mais la fluidité du mouvement sur Internet est une échappatoire au contrôle exercé au quotidien, même si cela ne va pas toujours sans conséquences. Fâtemeh Ekhtesâri, talentueuse poète de vingt-six ans, a vu son blog de poésie condamné à fermer sur ordre du tribunal et ses livres retirés de la vente suite à son attaque du régime dans un poème et sa publication de textes où elle exprime une pensée féministe. Ekhtesâri, qui continue ses activités par le biais de nouveaux blogs, a explicitement qualifié sa pratique de l’écriture de ghazal postmoderne. Elle n’est cependant pas la seule à emprunter cette voie, puisque les textes de toute une génération de jeunes femmes s’inscrivent dans cette veine.
 
« Tu es (SIC) dommage t’as pas compris Descartes/ Dans ta tête n’y a de place qu’à SIM carte/ Tu cherches à me joindre mais rien à me dire/ Cerveau bouché par combien de couches de givre/ J’en ai plein le mobile de tes mots périmés/ (…) Je pense à toi comme “personne au bout du fil”/ Chéri (SIC) l’amour pour toi est sans abonné/ Tu es (RE-SIC) mais que la liaison est faible/ Une connexion se fait/ Rien au bout/ Que les ondes du désespoir SNIF qui déferlent/ Dans l’attente CLIC d’une réponse je bous/ Je suis TOC en pleine philo du devenir/ Chasse mes données de ta tête plus d’appel/ De notre brouille rien ne pourra advenir/ Personne n’a d’antenne et c’est partout pareil. »
F. Ekhtesâri
 
Lors de recherches entreprises suite à la lecture de L’Intranquille, il a fallu constater la difficulté de trouver les écrits des jeunes poètes iraniennes sur Internet, ou encore les références de leurs ouvrages sur des bases de données bibliographiques. Quelques traces restent repérables, éclats de vers (en farsi ou dans sa traduction vers l’anglais, le néerlandais ou le suédois) de poètes prometteuses ou déjà confirmées telles que Maryam Fathi, Sepideh Jodeyri, Râzieh Bahrâmi, Pegâh Ahmadi, Leili Galedaran ou Ensieh Karimian. Sârâ Mohammadi Ardehâli, poète née en 1976, est très active, notamment en matière d’art et de droits de l’homme. Parmi les sites affichés lorsqu’on tape son nom, figure son blog d’écriture régulièrement mis à jour, ainsi qu’une page où sont postées des traductions de ses poèmes vers l’anglais ou le français. Les aléas de la traduction ne l’emportent pas néanmoins sur l’humeur des morceaux. Aériens, ils allient concision, humour tranchant et éphémère.
 
« À chaque fête / pend à mon cou/ La clé de ta porte/ Inutile de préciser que/ Ni je n’ose dans la serrure tourner la clé / Ni toi changer la serrure. »
« Ils venaient fouiller mes poèmes/ À la recherche de leurs chapeaux et de leurs cravates./ Mais vint celui/ Qui fourragea tous mes poèmes/ Pour un seul de mes cheveux. »
« L’homme demanda/ Pourrais-je m’asseoir à vos côtés/ Je désignais l’écriteau / Attention à la peinture/ L’homme s’en alla. »
 S. Mohammadi Ardehâli
 
Dans le ghazal traditionnel, les poèmes étaient ouverts à la vacillation entre deux pôles : celui du domaine légaliste de la religion, la « shari’at », institutionnalisée par la République islamique ; et celui de la gnose, la « haqiqat », vérité spirituelle qui, dans la tradition, complétait la « shari’at » en empruntant le chemin de l’éveil de la conscience. Lorsque « le pôle légaliste (écrasa) son alter ego, le pôle spirituel, en condamnant extases et expériences intérieures afin de s’attacher l’entier contrôle des individus », pose Valipour, l’âge d’or de la poésie persane primitive fut révolu.
 
« Collée à son samovar/ grand-mère fait l’eau bouillir/ Mère/ étend sur le fil/ les chemises qu’elle a lavées/ De ce côté de la fenêtre les chemises/ taches blanches privées de bras/ de vent s’emplissent/ s’emplissent et se dévident. » 
M. Fathi
 
Si la poésie iranienne contemporaine puise sa fulgurance et ses métaphores dans la réalité, elle tend à se rapprocher de dimensions plus archaïques telles que celles orale et mystique (soufie et judéo-chrétienne). Nouée par l’implicite qui l’habite et lui donne différents degrés de lecture : physique, intellectuel et spirituel ; elle réconcilie, « par-delà la bienséance islamique », souligne Valipour, tradition et innovation. Dans la lignée de la sublime Forough Farrokhzad, les jeunes poètes iraniennes écrivent et s’imposent, tant sur le plan littéraire que celui social ou politique, comme sujets parlant au féminin singulier.

 

BIBLIOGRAPHIE
POÉSIE DES FEMMES EN IRAN (Études 1, 2 & 3) de, L’INTRANQUILLE, revue semestrielle de L’Atelier de l’agneau éditeur, n° 3 automne-hiver 2012, n° 4 printemps-été 2013, n° 5 automne-hiver 2013.

 

 

Retrouvez l’intégralité de L'Orient Littéraire en cliquant ici.

L’Intranquille, revue semestrielle des éditions L’Atelier de l’agneau, nous donne des nouvelles de la poésie féminine en Iran. Deux numéros ont été consacrés à ce sujet et un troisième est en préparation, en prévision de la parution en 2014 de l’anthologie bilingue qui couvrira l’écriture poétique féminine en Iran des années soixante à nos jours. Cette étude, ainsi que l’anthologie à venir sont réalisées par Iraj Valipour, ancien professeur d’anthropologie poétique, avec la collaboration de deux doctorantes présentées sous les pseudonymes de Gita et Avaz. Outre leur érudition et leur participation à la traduction des poèmes vers le français, Gita et Avaz sont aussi deux personnages de l’anthologie dans ses parties rédigées sous la forme d’un essai critique romancé : les exigeantes...
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