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Aunohr ressuscite une nouvelle culture de vie pour contrer la violence

Liban « En opposant la haine à la haine, on ne fait que la répandre, en surface comme en profondeur » (Gandhi). Et c’est pour éviter que la haine ne se répande qu’Aunohr s’est fixé pour objectif de réformer l’enseignement universitaire.
26/08/2013

Évoquer aujourd’hui des figures historiques telles que le Mahatma Gandhi ou Martin Luther King peut sembler anachronique, voire puéril, devant l’effusion de sang dans un monde arabe en proie à un cycle de violences morbides des plus destructeurs.


Pourtant, l’enseignement apporté par ces mastodontes de l’action non violente a retrouvé sa place au Liban même, dans une université unique en son genre.


Fondée en 2009 à l’initiative Walid Slaybi et Ogarit Younan, et officiellement reconnue par l’État libanais, Aunohr (Academic University for Non-Violence and Human Rights) entend réformer le système pédagogique classique en proposant d’autres alternatives et pistes de réflexion, accompagnées de méthodologies d’action et de résolution des conflits inspirées de la philosophie de la non-violence et des droits humains. C’est effectivement la première expérience universitaire de ce type dans le monde où les étudiants peuvent bénéficier d’un enseignement académique complètement orienté vers la pensée et l’action non violente.
Un projet d’autant plus nécessaire de nos jours que le printemps arabe, aux objectifs on ne peut plus nobles et légitimes à l’origine, a fini par dévier de son parcours initial, avant de sombrer dans une barbarie de plus en plus ravageuse.


C’est précisément pour prévenir ces débordements que les fondateurs de cette institution académique ont décidé, très tôt, de s’adresser entre autres à plusieurs activistes et manifestants ayant joué un rôle majeur dans les révolutions arabes, espérant propager parmi leurs rangs les messages et méthodologies de l’action non violente, en vue de contrer la logique de la violence en lui substituant une nouvelle culture de vie.
Au conseil d’administration de l’institution académique, se trouvent des figures aussi emblématiques que Arun Gandhi, écrivain militant et petit-fils du Mahatma Gandhi, l’Argentin Adolfo Esquivel, Prix Nobel de la paix, le Français Jean-Marie Muller, philosophe, militant et conférencier qui a à son crédit des dizaines d’ouvrages sur le sujet, l’éminent Mgr Grégoire Haddad, réputé pour son engagement social et sa lutte contre le confessionnalisme, et Jawdat Saïd, cheikh et militant syrien aux nombreux disciples notamment réputé pour un ouvrage intitulé L’Islam et la non-violence, une véritable référence en la matière, écrit en 1960 durant sa détention dans les geôles syriennes.
Rassemblés dans un établissement niché parmi les pins de Choueir, des groupes d’activistes, d’enseignants et de formateurs en provenance de l’ensemble du monde arabe viennent suivre un curriculum universitaire spécialisé et intensif.


Coupés pendant plusieurs semaines de leur pénible quotidien, ils viennent ici pour analyser et comprendre les rouages de la violence, ses origines, ses mobiles et ses conséquences désastreuses pour l’homme. Ils sont accompagnés tout au long du parcours par une équipe d’experts locaux et internationaux qui les initient aux grands philosophes, penseurs et pionniers de la non-violence, et les familiarisent à de nouvelles méthodes d’éducation, de travail social et d’action, plus constructives.


Ici, on substitue l’apologie de la vie et du développement à celle de la mort et de la destruction. Passage obligé pour atteindre cet objectif, « la non-violence efficace ».


À Auhnor, l’enseignement se fonde sur un processus dynamique et participatif qui implique le savoir, le savoir-faire et la rééducation de soi. Ainsi, la formation – pluridisciplinaire – ne se limite pas à un curriculum académique et théorique. On y est initié à l’action et à la lutte contre l’autoritarisme, l’injustice, l’oppression et la violation des droits à l’aide de techniques ayant fait leurs preuves autrement que par la violence et les conflits armés. Elle inclut également – par le biais d’une méthode interactive – le partage et l’analyse d’expériences de lutte réussies fondées sur la non-violence : celles des pionniers de ce courant (Ghandi, Martin Luther King, Abdelghaffar Khan, César Chavez, Solidarnosc, etc.), mais aussi des exemples plus récents tirés notamment de la lutte menée depuis des décennies par les fondateurs de l’université eux-mêmes, des activistes de longue date qui se sont fait connaître à travers leur combat pour la réforme de l’éducation, du système confessionnel et leur action pour l’abolition de la peine de mort.


Réunis dans un bâtiment détruit durant la guerre avant d’être rénové pour abriter le nouvel établissement universitaire – la symbolique est bien évidemment voulue –, les étudiants viennent ici pour couronner leurs études universitaires et leur parcours professionnel par un enseignement inédit. Tous sont animés d’un même rêve, d’une même ambition : transformer leurs milieux sociaux respectifs en s’imprégnant d’une culture qui tranche avec ce qu’ils avaient connu jusque-là, aspirant à renverser l’équation de la violence endémique qui a meurtri leurs pays respectifs.
Tous sont originaires de pays arabes en proie à des conflits violents, meurtriers : ils sont venus d’Irak, de Syrie, d’Égypte, de Palestine, de Jordanie et du Liban bien sûr. Leur profil n’est pas anodin : des enseignants, des professeurs d’université, des avocats, des journalistes, des coordinateurs de projets, des pédagogues, des personnalités religieuses, des responsables d’ONG et des militants de tout calibre... bref, autant de décideurs et de figures influentes dans leurs milieux.


Un fois rentrés chez eux, ils pourront à leur tour diffuser cette expérience, chacun à partir de sa fonction, dans le cadre d’une dynamique sociale, politique ou éducative. Ayant acquis une nouvelle spécialisation, plusieurs d’entre eux trouvent de nouveaux débouchés, notamment dans la formation, l’enseignement, les médias et le monde de la justice.
Ziad est professeur de physique à la prestigieuse Université de Birzeit. Son séjour à Aunhor, où il fait actuellement une thèse sur la notion de « courage » et de « lâcheté » dans le milieu estudiantin palestinien, lui permettra de « comprendre les préjugés et fausses certitudes qui entourent les concepts de témérité, de virilité et de risques, souvent liés au recours à la violence », comme il l’explique.


Diplômée en droit, Rim, une activiste syrienne arrêtée (puis relâchée quelque temps après) pour avoir brandi une bannière devant le Parlement syrien demandant la fin du massacre, a trouvé elle aussi sa place sur les bancs de l’université, espérant acquérir les outils nécessaires pour canaliser son action positive et l’orienter plus efficacement. « J’ai découvert un nouveau mode de vie grâce à des méthodes simples et créatives pouvant conduire au changement dans mon pays », témoigne la jeune militante.


C’est également le lieu où l’on approfondit la réflexion sur la paix juste, les concepts de l’autorité et de la bonne gouvernance, les droits de l’homme, le droit international et ses annexes.
Prodigué par de grands penseurs et militants des droits de l’homme (Walid Slaybi, l’écrivain et penseur arabe non violent, l’éminent professeur Hussein Shaaban, écrivain et figure intellectuelle de l’Irak, et le philosophe contemporain de la non-violence, Jean-Marie Muller), l’enseignement théorique se fonde notamment sur les auteurs et philosophes historiques et contemporains qui ont longuement écrit sur la non-violence et la condition humaine. On y étudie les œuvres de Léon Tolstoï, Henry David Thoreau, Emmanuel Kant, Eric Fromm, Bertrand Russel, Simone Weil, Éric Weil, Rousseau, John Dewey, Albert Camus, etc., ainsi que les théories de la guerre, la nécessité de la violence et les fondements du machiavélisme...
On y planche également, dans le cadre d’une nouvelle spécialisation intitulée « Non-violence et religion », sur le contenu des ouvrages religieux, leurs effets, leur interprétation ainsi que les modes de pensée des sociétés ou groupes louant la violence.
L’éducation, la psychologie sociale et la psychanalyse viennent compléter un cursus pluridisciplinaire où aucun aspect du comportement humain n’est ignoré.


Avec Antonella Verdiani et Ogarit Younan, deux pédagogues, Mona Charabati, psychanalyste, on évoque les œuvres fondatrices de grands psychanalystes, psychosociologues et pédagogues (Freud, Lacan, Yung, Kaës, Winnicott, Fromm, Reich, Mendel, ainsi que les grands penseurs et pionniers pédagogues du monde des cinq derniers siècles). On y est initié aux règles de base de l’éducation de l’enfant, aux concepts de la pulsion de vie et de l’amour par opposition à la pulsion de mort, dans une tentative de mieux comprendre les germes de la haine et de la violence, qu’elle soit individuelle ou collective.


Le credo des fondateurs : apprendre d’abord à mieux se connaître et à se reconstruire pour mieux comprendre l’autre avant de prétendre à l’aider et à se reconstruire à son tour.
Ta’yeed vient compléter cette année sa thèse sur le parallélisme entre la première intifada – un modèle de résistance civile pacifique – et la seconde, violente et meurtrière. À travers ses recherches et son initiation, elle essaye de comprendre quelles sont les raisons qui ont fait dévier la première intifada. Son père, cheikh Zuhair Dabee, l’avait précédée sur les bancs de l’université. Ancien étudiant à Aunohr, cheikh Zuhair est directeur des awkaf et des affaires religieuses à Naplouse, responsable de plus de 60 mosquées et d’une centaine d’imams. Après son séjour à Aunohr, il a lancé des sessions de formation aux imams des mosquées pour les sensibiliser aux concepts des droits de l’homme et de la non-violence dans les religions. Le cheikh œuvre depuis à transformer le contenu de ses prêches les vendredis et la terminologie utilisée.


Les enseignements dispensés à Aunohr ne sont pas confinés dans l’enceinte de l’établissement universitaire. Ses effets multiplicateurs ont eu un retentissement notoire sur les grandes places qui ont accueilli le printemps arabe. Parmi les jeunes révolutionnaires scandant les slogans de liberté et de réforme, des activistes qui avaient auparavant bénéficié d’une sensibilisation à cette nouvelle culture de lutte par le biais de l’université.
Des membres fondateurs de l’association égyptienne Kifaya sont passés par là. Idem pour l’Association égyptienne des avocats pour la défense des manifestants. La formation qu’ils ont acquise a fait tache huile. Sur la place Tahrir, on distribue désormais des fascicules sur la stratégie de la non-violence élaborés à Aunohr même.


Au lendemain du déclenchement de la révolution tunisienne, des groupes d’activistes et de manifestants ont fait appel aux enseignants d’Aunohr qui se sont déplacés pour aller les former en Tunisie. Quelque temps après, ce pays a vu ainsi naître le premier mouvement non violent.
En Syrie, le porte-parole de cette école est désormais cheikh Jawdat Saïd, membre du conseil d’administration de l’université, ainsi que deux autres associations syriennes dont les membres fondateurs ont également fréquenté l’université.
Autant de réalisations majeures qui restent, aux yeux des fondateurs, une action embryonnaire par rapport à leurs ambitions. Leur prochain objectif : institutionnaliser le cursus de la non-violence et la culture de la diversité dans les écoles.


Conscients de l’ampleur de la violence qui les entoure et de ses effets démoniaques sur la jeunesse arabe, ils restent convaincus que seule l’éducation, liée au changement social et humain, pourra les sortir de ce cercle vicieux et engendrer des sociétés plus lénifiées.
C’est par ces propos réalistes mais pleins d’espoir que Walid Slaybi exprime d’ailleurs sa vision de l’avenir : « Peut-être la non-violence sera-t-elle un jour susceptible de transpercer cette épaisse enveloppe de nuages sombres qui nous emmurent dans l’angoisse, la violence et l’absurdité. Afin qu’un jour, nous puissions renouer avec la lumière du soleil qui ne désespère pas de nous interpeller chaque matin. »

 

 

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