Née en 1974 à New-Delhi, Abha Dawesar s’installe à New York à 17 ans pour y étudier puis se spécialise en philosophie à Harvard avant d’occuper un emploi à la banque. C’est dire que les combinaisons insolites et les itinéraires hors des sentiers battus sont parmi ses spécialités. Pour échapper à la routine du milieu bancaire, elle commence à écrire ce qui donnera Miniplanner (L’Agenda des plaisirs), son premier roman à succès publié en 2000. Elle signe ensuite Babyji qui raconte l’initiation intellectuelle et sexuelle d’une jeune Indienne en marge des traditions et la fait connaître auprès du grand public et de la critique en Inde et à l’international.
Abha Dawesar se consacre aujourd’hui à l’écriture et ses romans, traduits en une dizaine de langues et parus en français aux éditions Héloïse d’Ormesson, ont en commun le jeu des sentiments et des désirs, en tension avec les valeurs et les interdits culturels. Ses ouvrages, comme elle, voyagent entre l’Inde, la France et New York. Les photos qu’elle prend au fil de ses balades sont autant de supports à sa mémoire et nourrissent ses récits. Dawesar puise dans l’héritage foisonnant de son Inde natale les portraits, la sensorialité et les mythes qui irriguent ses romans. Mais elle n’hésite pas à provoquer la rencontre de cet héritage avec la réalité de l’Inde contemporaine et du monde sans éluder ce que cela peut comporter de paradoxes et de tabous. Sa plume au ton habituellement franc, joueur et sensuel, livre avec Sensorium un roman dense où son sens de l’introspection s’épanouit dans une fiction tissée de métaphysique, d’art et de science.
À l’occasion d’un retour dans son Inde natale, Durga, jeune artiste, est conduite par son cousin chez un devin. Celui-ci lui révèle que dans une vie antérieure, elle a été un brahmane qui a provoqué, par sa passion du savoir, la mort de son épouse et de son enfant : tant qu’elle n’aura pas expié ce péché, elle ne réussira pas à s’accomplir dans sa vie actuelle. Alourdie par cette révélation à laquelle elle ne croit pas tout à fait, Durga y trouve l’alibi pour aller à la découverte du fonctionnement du cerveau et entamer une quête identitaire et existentielle au fil de souvenirs, de savantes lectures et de rencontres avec des êtres atypiques dans les Flandres, en Inde et à New York.
Dawesar signe un roman au montage inhabituel s’apparentant plutôt à l’œuvre expérimentale où la littérature côtoie – parfois jusqu’à s’y fondre – d’autres disciplines. Pour effectuer ce montage de parties fictionnelles, de passages scientifiques et de croquis, l’auteure raconte avoir travaillé ce roman pendant cinq ans et avoir énormément lu et suivi l’actualité : « J’ai voulu surtout que le lecteur puisse faire l’expérience du fonctionnement du cerveau. Les informations insérées me permettaient d’aborder les différentes facettes de mon questionnement sans imposer un parcours structuré ou un savoir systématique. Les motivations d’insérer tel texte ou tel dessin à côté de tel passage sont variées (parfois ludiques par exemple), et j’ai dû souvent couper des parties. Le livre est basé en forme et contenu sur le fait de ne pas être basé sur quelque chose, ce qui pourrait semer la confusion. Mais il s’agit aussi de montrer qu’il est possible de se poser un tas de questions, d’emprunter des chemins de réflexion divers et de parvenir quand même – et le processus artistique le permet – à éclairer quelque chose à la mesure d’une flamme de bougie dans le noir. »
C’est dire que son parti pris est risqué puisque sans liberté, sans goût pour la fantaisie et le fonctionnement multitâches et sans curiosité pour des sujets divers (on apprend beaucoup de choses dans ce livre !), lire Sensorium jusqu’au bout et dans le plaisir peut devenir un pari difficile. Abha Dawesar, avec laquelle l’interview est un dialogue serré et stimulant, en a bien conscience. Elle prend le temps de développer ses réponses – elle s’exprime aisément en français – et explique notamment que le choix d’une écriture qui ne soit ni linéaire ni de forme binaire est lié au contenu même du livre : « Sensorium est avant tout une réflexion sur chacun des deux hémisphères du cerveau. Le fond et la forme y sont liés de manière organique. Le fait d’adopter à côté de la fiction d’autres perspectives, notamment celles des neurosciences, de la biologie et des croyances, et de prendre “le temps” comme thème majeur de la narration, a certes influé sur la forme du roman. »
Dawesar propose avec Sensorium un livre à l’image de nos sociétés en proie à la diversité des choix et la fréquence confondante des flux croisés des informations et des connexions (ce livre ne manque pas de nous rappeler notre rapport à Internet). Si le terme Sensorium désigne le cerveau en tant que siège des sens, la sensorialité et le désir y sont tenus prudemment à distance au profit d’une intellectualisation poussée. Abha Dawesar acquiesce : « J’ai placé dans ce livre toutes les sensations dans le cerveau parce que je voulais une écriture différente de celle de mes autres romans, très sensuels et charnels. Mais même si l’écriture y semble objective et un peu “sèche”, je n’ai pas d’expérience de la création qui n’implique pas l’amour et le désir. Ce sont mes moteurs pour travailler. »