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À La Une - Conférence

Le scrutin en Libye, un tremplin pour une « nahda » politique et socio-économique

Invité par le Carnegie, Ahmad Jehani se penche sur les enjeux et les portées des premières élections démocratiques post-Kadhafi.

« Le changement est la clé de la nouvelle Libye », insiste Ahmad Jehani.  AFP Photo/Giovanni Diffidenti

Une page de l’histoire de la Libye vient d’être définitivement tournée. Malgré les mauvais augures, les tentatives de déstabilisation, les violences, les tensions et les revendications de toutes parts... les élections ont bien eu lieu. Et il ne pouvait en être autrement.
« La réussite du scrutin en Libye est un tremplin pour une “nahda” politique, sociale et économique », affirme ainsi Paul Salem, le directeur du Carnegie Middle East Center à Beyrouth, en ouvrant un débat organisé par le centre sur les enjeux et les portées des premières élections démocratiques post-Kadhafi en Libye.
Invité par le Carnegie, Ahmad Jehani, président du Centre de politique du développement libyen (LDPC) et ancien ministre de la Reconstruction, ajoute que « le scrutin était le seul moyen de sortir du chaos qui tourmente notre pays », relativisant toutefois la crise dans laquelle est plongée la Libye depuis la chute de Mouammar Kadhafi. Selon lui, « il existe une cohésion nationale et sociale en Libye », qui résiste à toute épreuve. Les conflits sont limités géographiquement à quelques régions, ou bien relatifs à des frictions entre tribus. Les attaques perpétrées par les salafistes sont par ailleurs circonscrites à quelques événements ponctuels, alors qu’à Benghazi, les étrangers ont été la cible de quelques agressions sans grande importance. Mais en tout état de cause, « les élections étaient une opération nécessaire pour sortir de cette période transitoire boiteuse », insiste l’invité du Carnegie.
M. Jehani se félicite, en outre, du déroulement des élections, et surtout de la campagne électorale, surtout que pour le Libyen moyen, le vote a été un nouveau jeu, loin des querelles idéologiques.

Le changement
Ahmad Jehani donne l’exemple de l’ex-Premier ministre du Conseil national de transition (CNT, au pouvoir) et chef de l’Alliance des forces nationales, Mahmoud Jibril, qui a sillonné le pays, visitant plus de 30 villes. Ce dernier « a mis l’accent durant la campagne électorale sur des thèmes tels que le développement socio-économique, l’unité du pays, etc ». Son choix judicieux a été de s’éloigner de toute surenchère sur le plan religieux, évitant ainsi de tomber dans le piège des islamistes. Selon lui, l’islam est la religion de tous les Libyens et la charia est la source de la législation depuis 1953. Aborder des sujets controversés et stériles n’apporteront rien de concret à la population. « Parler de l’interdiction de l’usure n’a pas de sens puisqu’il y a déjà une législation dans le pays conforme au droit musulman. Imposer le voile par la force n’est pas possible. C’est aux femmes de décider. Les Libyennes ont participé activement à la révolution, et il est de leur droit de choisir en toute liberté ce qu’elles veulent », ajoute M. Jehani.
La stratégie de Mahmoud Jibril a été de trouver une base commune minimale sur laquelle tout le monde peut s’accorder, loin de toute idéologie, ajoute-t-il.
M. Jehani explique en outre que l’ambition de Mahmoud Jibril vers le changement repose essentiellement sur la participation de la société civile, sur un système démocratique et sur un plan de développement économique efficace. « Le changement est la clé de la nouvelle Libye », insiste-t-il.
Pour ce faire, Jibril s’est appuyé sur une large coalition formée des forces progressistes, de la société civile et de plusieurs groupes politiques, évitant toutefois de créer un parti politique.
Face à lui, se trouvent les Frères musulmans. Selon M. Jehani, « ces derniers ne sont pas une force au vrai sens du terme. Bien qu’ils aient été des opposants au régime de Kadhafi, ce dernier les a largement laminés durant des années. Par ailleurs, leur performance à la tête du pouvoir, récemment, leur a été néfaste, puisqu’ils sont critiqués sur le dossier des droits de la femme et sur leur politique de clientélisme ».
Dans leur sillage se trouve aussi les salafistes. Mais ils sont une minorité assez peu visible dans le pays. Il y a en outre le groupe armé de (Abdelhakim) Belhaj qui essaie de s’imposer après la révolution.
Malgré cette division entre les forces progressistes, d’une part, et les islamo-conservateurs, d’autre part, le débat durant la campagne électorale n’a pas été idéologique, explique Ahmad Jehani qui estime qu’à long terme, la Libye va passer le cap vers un pays démocratique. Selon lui, la géographie joue un rôle important dans ce contexte, et ce dès l’antiquité, avec les Romains, les Ottomans, etc.
La géographie n’est donc pas un handicap, mais plutôt une aubaine, puisque ce vaste pays dont la population est éparpillée sur son sol pourrait jouer un rôle stratégique de pont entre l’Europe et l’Afrique.

Les étapes futures
De son côté, Paul Salem tente de délimiter les enjeux et les défis qui attendent les nouveaux élus, à savoir, former un gouvernement, rétablir la sécurité et élaborer une nouvelle Constitution.
« Le défi principal des 200 élus (dont 80 sont issus de partis politiques et 120 indépendants) venus des quatre coins du pays sera de travailler ensemble, renchérit M. Jehani, surtout que les Libyens n’ont jamais travaillé ensemble librement, et ce depuis quatre décennies. Ils doivent notamment faire un effort pour se connaître. »
Le nouveau Conseil fraîchement élu devrait choisir le 26 juillet prochain son président. Ahmad Jehani estime par ailleurs que le vrai travail commencera à la fin du mois de ramadan, avec la nomination d’un Premier ministre et la formation d’un nouveau gouvernement qui remplacera le gouvernement transitoire actuel.
« Le nouveau cabinet doit être efficace. Il doit montrer qu’il travaille », insiste-t-il.
Selon lui, la priorité du futur gouvernement devrait être le rétablissement de la sécurité sur tout le territoire, la création d’emplois pour les jeunes ainsi que quelques projets de développement à travers le pays. « C’est un objectif ambitieux mais faisable sur une période d’un an », affirme M. Jehani.
Le nouvel exécutif doit par ailleurs s’atteler à promouvoir une justice transitionnelle pour aider à la réconciliation nationale et pour faire revenir les Libyens en exil à l’étranger.

Une nouvelle Constitution
La rédaction de la nouvelle Constitution est néanmoins une tout autre histoire. Ahmad Jehani revient aux années cinquante du siècle dernier pour rappeler que le premier Conseil mandaté pour rédiger la Constitution du pays était formé de 60 membres élus des trois régions principales de la Libye : l’Est, l’Ouest et le Sud, chaque région choisissant 20 représentants. La répartition étant fondée sur un équilibre régional et non pas démographique. Cette solution a été choisie in extremis par les Libyens aujourd’hui, après d’âpres négociations qui ont menacé, à un certain moment, de saboter le scrutin. « De nouvelles élections auront donc lieu prochainement pour choisir les 60 représentants qui devront s’atteler à la rédaction de la nouvelle Constitution de la Libye », a ainsi annoncé M. Jehani.
Pour réussir ce cap difficile, le chercheur libyen parie sur le ton conciliateur de Mahmoud Jibril qui a annoncé dernièrement qu’il veut une large coalition qui inclut toutes les parties. Ce dernier a même offert le poste de Premier ministre à un islamiste, envoyant ainsi des messages positifs à tout le monde.
Ahmad Jehani insiste par ailleurs sur le fait que la nouvelle Constitution doit traiter essentiellement du rôle de l’État et du pouvoir central sur les plans politique et économique.

Les forces armées
Un autre problème majeur attend les Libyens : il s’agit de la restructuration des forces armées. Selon M. Jehani, un plan a déjà été élaboré depuis plusieurs mois. Toutefois, sa mise en œuvre a plusieurs embûches idéologiques. « La question principale est de savoir qui doit contrôler l’armée, et comment elle doit être organisée pour qu’elle soit toujours inféodée au pouvoir politique afin qu’elle ne puisse pas constituer une menace pour le pouvoir civil », affirme-t-il. Ensuite, toujours selon M. Jehani, les structures d’une armée moderne n’existent pas en Libye.
Par ailleurs, on ne peut pas s’appuyer éternellement sur les milices révolutionnaires locales, qui exigent de plus en plus une part du gâteau, et veulent partager le pouvoir.
Sur le plan local, les milices fonctionnent néanmoins parfaitement. Non seulement il y a une cohésion sociale et identitaire avec les groupes paramilitaires, mais ils sont efficaces sur le plan sécuritaire. « Or quand on essaye d’intégrer ces groupes dans une entité nationale, cela ne fonctionne pas », explique-t-il, ajoutant qu’il sera difficile de leur ôter un pouvoir dont ils bénéficient largement aujourd’hui. Selon lui, seule une négociation politique pourra en finir avec les milices. Le problème ne pourra pas être résolu par la force, surtout qu’elles ont une légitimité locale appuyée. « Notre foi dans le dialogue et la démocratie sera essentielle durant cette période », conclut enfin Ahmad Jehani.
Une page de l’histoire de la Libye vient d’être définitivement tournée. Malgré les mauvais augures, les tentatives de déstabilisation, les violences, les tensions et les revendications de toutes parts... les élections ont bien eu lieu. Et il ne pouvait en être autrement. « La réussite du scrutin en Libye est un tremplin pour une “nahda” politique, sociale et économique », affirme ainsi Paul Salem, le directeur du Carnegie Middle East Center à Beyrouth, en ouvrant un débat organisé par le centre sur les enjeux et les portées des premières élections démocratiques post-Kadhafi en Libye.Invité par le Carnegie, Ahmad Jehani, président du Centre de politique du développement libyen (LDPC) et ancien ministre de la Reconstruction, ajoute que « le scrutin était le seul moyen de sortir du chaos qui tourmente notre...
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