À nu(e) est un petit recueil ciselé comme bracelet à la cheville de la poésie. Le désir et l’état amoureux marquent clairement ses quatre parties : sur fond d’alcôve et de communion cosmique pour les deux premières, sur fond de savane solitaire dominée par la loi du plus fort pour les deux dernières. Cependant, c’est certainement la partie d’ouverture intitulée « Pied de nez » qui donne à l’ouvrage sa saveur et forme son noyau. Le thème des pieds aimés qui y est à l’honneur revient aussi dans la deuxième partie, continuation – sous forme de haïkus amoureux – de la première. Les trois dernières parties du recueil s’avèrent moins étonnantes que la première. Elles se déclinent bien dans la veine poétique que les lecteurs d’Antoine Boulad connaissent : humour, sensualité et équilibre entre idée, image et rythme. Pourtant, l’attention revient forcément vers la première partie dont l’intensité poétique est différente, magnétisée qu’elle est par le totem du pied.
« Tes orteils pénètrent partout dans mon âme et dans mon corps ; dans les deux trous de mes narines et de ma mémoire, dans ma bouche trouée et dans les eaux troubles de mes yeux. Je jure que la mort est douce à tes pieds comme l’amour. (…) Aveugle, les talons aiguilles de tes bottines plantés dans mes narines et dans mes pupilles, je vais aveuglément vers toi, Himalaya de moi. (…) Et je porte tes pieds à mes lèvres comme une pomme dans mes paumes. Tes orteils, j’écoute leur harmonie. Je les embrasse comme un harmonica. »
Le poète voue ses vers à l’adoration du pied entre chant païen et souffle sacré. Sa soumission assumée et célébrée aux bienfaits que seul le pied de sa muse verse est le point d’ancrage à partir duquel il passe du monde cruel et tourmenté vers un ciel de plénitude. Le pied se situe pour Boulad à l’origine du mystère de la vie et du désir. Il est donc la clé d’une jouissance ancestrale à laquelle l’initie l’amoureuse : un temps Miriam d’Abyssinie – marquée aux fers du génie rimbaldien –, un temps Marie Madeleine – lavant le péché au don de la pureté –, elle trace la voie à suivre à l’instar d’un sauveur. Sa proximité désinhibe le poète, le met à nu et le rapproche de sa vérité. L’écriture poétique, s’élançant alors à partir du pied adulé, plane dans un espace d’amour et d’apaisement où se réconcilient la mémoire et les âges.
« Comme Jésus, tu apaises les flots. Comme Lui, tu marches sur l’eau. Comme Lui, tu as des braises en bouche mais tu as également mes mille verges entre les orteils. Je te lave, Marie Madeleine, et baise tes pieds. (…) Dieu quel calme maintenant ! Je suis entièrement en étendue. Aucune aspérité ne me cache la vue de tes pieds que je caresse avec des yeux d’aigle. Les hommes ni les femmes ne me feront désormais plus jamais mal. »
Antoine Boulad propose dans son dernier recueil des poèmes goûteux où la simplicité de la forme explose d’une sensorialité vive faisant fi des âmes bien-pensantes. La liberté et l’audace de ses vers empruntent le sexuel pour atteindre la libération de l’esprit. L’esthétique et la morphologie du pied deviennent sous sa plume un modèle obsessif puis une grille de lecture du monde, tout en esquissant le pont qui permet de passer de l’autre côté des épreuves douloureuses. Par son abandon extrême au plaisir des sens, plus proche de l’authenticité de la nature et des animaux, la muse défriche les chemins de l’émancipation au poète et réconcilie en lui l’homme et l’enfant. L’étreinte amoureuse est alors le tremplin qui les mène au bassin où ils sont en sécurité et hors d’atteinte. La désillusion de Boulad est totale en ce qui concerne les misères et les turpitudes de l’humanité, mais écrire à basse altitude, au niveau même des pieds de sa muse, le transporte dans l’espace-temps du vivre essentiel.

