Une vue de la rencontre.
Nancy Huston, qui milite pour les droits des femmes, fait écho à sa consœur. L'empreinte de l'Ange (Actes Sud) met en scène une jeune Allemande qui arrive à Paris en 1957, « dans un état de zombie », précise Huston. C'est qu'elle a également été victime de violences à la « libération » de Berlin, comme les 300 000 Allemandes violées par les forces soviétiques. « On ne voulait pas considérer les Allemands comme des victimes, précise Huston, donc cet épisode de l'histoire est resté occulté. »
Pourquoi les deux auteures ont-elles choisi d'exhumer les souffrances générées par l'histoire ? « Parce qu'il est important que la littérature s'approprie ces thèmes et permette de savoir ce qui se passe dans la tête des hommes qui commettent de tels actes, explique Huston. À chaque époque, l'on s'est étonné de ce que l'homme est capable de faire. Or les viols de guerre ont malheureusement scandé l'histoire de l'humanité. Jusqu'à nos jours, ce n'est pas un sujet de littérature alors que c'est une grande plaie de l'histoire
humaine. »
Oksanen et Huston partagent la même indignation et la même volonté de briser le silence de la souffrance féminine. Toutes deux réfutent cependant le concept de « roman féministe ». « Peut-on classer une littérature ou un roman comme féministe, même si je le suis personnellement ? » observe Oksanen. Huston précise, pour sa part, que « les discours féministes d'aujourd'hui ne me satisfont pas vraiment, qui peignent les hommes comme des monstres et les femmes comme des victimes. Je suis également contre une certaine littérature selon laquelle il n'existerait pas de différence entre les deux sexes. » Et elle ajoute, cinglante : « Je pense que la sexualité des hommes ressemble encore assez à celle des primates pour que l'on parle de différence de sexes. »
De la colère, elles en ont à revendre, au nom de toutes les femmes blessées dont elles ont conscience d'être les porte-parole. Mais faut-il donc que les femmes soient toujours des victimes, qu'elles soient « dans le temps cyclique de l'histoire », dont les hommes sont les acteurs et les auteurs ? Et quel rôle peuvent jouer les femmes écrivains dans ce cas ?
« Je suis intéressée par ce qui se passe dans les coulisses de l'histoire. Cette histoire-là est celle des femmes », confie Oksanen.
« C'est merveilleux que des femmes explorent les complexités de l'histoire en écrivant, et qu'elles traduisent la souffrance et la violence du XXe siècle », s'exclame Huston de son côté. Dans Ligne de faille, elle s'est intéressée à l'histoire des enfants polonais et baltes enlevés à leurs familles par les nazis et placés dans des familles allemandes. « J'étais bouleversée par ce que j'ai appris ; ce qui m'a interpellée, c'est le drame identitaire de ces enfants qui ont changé de pays, de relations, de parents, deux ou trois fois au cours de leur existence », souligne-t-elle. Et elle ajoute : « Seule la fiction dit la vérité, celle de la souffrance des hommes et des peuples à travers l'histoire. C'est dommage que les lecteurs de romans soient en majorité des femmes. Comme si les hommes n'étaient pas concernés par cette vérité-là, mais seulement par les faits. »
« Un roman est censé toucher l'âme et le cœur du lecteur, alors qu'un documentaire est censé toucher l'intellect et la raison », renchérit Oksanen. « L'on peut s'identifier à une personne, mais pas à un groupe, d'où l'intérêt de raconter un événement historique par le biais d'un destin individuel. »
Et, abordant la question de « l'effondrement de la dictature dans les pays arabes », elle conclut : « Il y a vingt ans, personne non plus n'aurait pensé que l'URSS s'écroulerait. J'espère un jour lire des romans d'auteurs arabes qui raconteront ce qui se passe aujourd'hui, avec une distance de vingt ans. »

