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Culture

III – Écrivains du Nord : le polar qui vient du froid

Le succès planétaire de Henning Mankell, la star du roman noir suédois, de Stieg Larsson (« Millenium », Actes Sud) et, parmi les jeunes auteurs, de Camilla Lackberg (« La Princesse des glaces », Actes Sud) a fait assimiler la littérature suédoise au polar. Il est vrai que ses auteurs sont passés maîtres du genre. C'est qu'il existe une tradition nordique de « fabrication » de polars bien ancrée et qui s'étend à l'ensemble des pays scandinaves ; ce sont eux qui ont pavé la voie au succès de la littérature nordique dans le monde, en France notamment.

Leif Davidsen (à gauche) et Knut Faldbakken.

Pour évoquer les tendances du polar scandinave et expliquer le succès de « la marée noire de l'effroi » venue du froid, quatre auteurs étaient les invités de la table ronde de Frédéric Ferney au Salon du livre, porte de Versailles. Quatre hommes qui ont en commun d'être journalistes et d'écrire des polars à forte connotation politique et sociale : l'Islandais Arni Thorarinsson, le Finlandais Matti Ronka, le Danois Leif Davidsen et le Norvégien Knut Faldbakken. Ils sont la génération d'auteurs nordiques ayant modifié le code du genre. Avec eux, le polar ne se contente plus de suivre les règles du roman noir, à l'intrigue bien ficelée, mais devient le miroir réaliste d'une société en mutation et dont ils traduisent les désarrois et les errements. Ainsi, la géopolitique est-elle au cœur des romans de Leif Davidsen, comme la sociologie l'est dans les polars d'Arni Thorarinsson, voire même l'étude psychanalytique des personnages. Et ils ont tous choisi de faire mener leurs enquêtes par... des journalistes comme eux, plutôt que par un flic ou un avocat, d'autant qu'il n'existe pas de détectives privés dans des pays comme l'Islande ou la Finlande. Changement de héros, changement de point de vue. C'est que l'un des premiers soucis qui transparaît à travers leurs œuvres est la transformation opérée par la mondialisation au sein de leurs sociétés autrefois repliées sur elles-mêmes, et la hausse d'une criminalité organisée « que nous observons avec une anxiété croissante et qui vient de l'étranger », comme le précise Knut Faldbakken. Dans Frontière mouvante (éd. du Seuil), le héros de ce dernier est un « homme ordinaire, veuf, sympa, qui voit la criminalité traverser les frontières et infiltrer la société », raconte l'écrivain. « Mon héros veut défendre la société norvégienne. Il ne s'agit pas seulement de frontières physiques (la frontière entre la Norvège et la Suède donnant lieu à toutes sortes de trafics illicites), mais morales aussi : il vit dans une zone grise car il a lui-même recouru à de petits trafics pour s'acheter une voiture. Mais quand il apprend que sa fille est impliquée dans un trafic humain, il réalise qu'il s'agit de frontières morales mouvantes. Il va tout faire pour sauver sa fille, ce sera sa rédemption à lui. »
Même angoisse latente devant les dangers de la mondialisation chez Ari Thorarinsson, dont Le Septième fils (éd. Métailié) dépeint avec humour une société islandaise complexe et déstructurée par l'ouverture brutale sur le monde, dansant au bord du volcan. Le livre débute par un dialogue révélateur entre un partisan de la mondialisation et un tenant d'une vision protectionniste. Pour ce dernier, « c'est le diable qui mène la danse », c'est-à-dire tout ce qui vient d'ailleurs, provoquant des changements dans cette île qui sort de son isolement boréal millénaire, confortable et protecteur.
Les périodes de transition dans l'histoire des peuples, Leif Davidsen en a fait sa « spécialité ». Après les pays de l'Est, Berlin et la Russie, cet écrivain lu par les inconditionnels de John Le Carré a choisi Cuba pour cadre de son polar À la recherche d'Hemingway (éd. Gaïa). Son héros danois, en pèlerinage à Key West sur les traces de Hemingway qu'il admire, accepte imprudemment de se rendre dans la sensuelle Havane pour remettre une lettre. Derrière le regard un peu naïf de son personnage, transparaît l'intérêt de Davidsen pour un monde qui se termine et un autre qui commence. « Ce qui pourrait m'intéresser aujourd'hui, c'est ce qui se passe dans les pays d'Afrique du Nord », souligne-t-il. Invité à commenter cette phrase de son livre : « Les Danois s'enferment dans des enclos, dans la vie comme dans la mort », il précise : « Les Danois ne sont pas xénophobes ni racistes, mais nous sommes restés très longtemps homogènes et habitués à vivre entre nous. Nous ne sommes pas à proprement parler un peuple, mais des tribus avec nos rites, nos codes. Nos jardins sont très beaux, mais clôturés. Il n'est donc pas facile de se faire au vent du changement qui souffle sur le Danemark depuis dix ans, tout comme il n'est pas facile aux étrangers de s'adapter à notre mode de vie. »
C'est aux frontières troubles de la Finlande avec la Russie que Matti Ronka, lui, a choisi de lancer son héros dans Frontière blanche (éd. de l'Archipel), où sévissent espions de l'ex-URSS et mafieux estoniens. Soignant le style, Ronka habille son décor d'un hiver interminable. « Dans vos livres, il n'y a pas que les cadavres qui sont glacés, mais toute une société », observe Ferney, animateur du débat. Ronka porte un regard froid, sans états d'âme, sur une société finlandaise où une criminalité économique se développe (paris sportifs, commerces douteux...), dans une zone grise entre légalité et illégalité. « Le polar, dit-il, reflète l'actualité : l'immigration, l'exil, les bouleversements sociopolitiques. J'ai réfléchi sur les différentes strates de notre vision morale et je suis parvenu à la conclusion que dans le système actuel, la moralité est aussi le rempart d'une certaine stabilité. Ainsi en est-il des flux migratoires mondiaux : ils ne sont pas acceptés si l'injustice morale bouleverse la stabilité. Mon personnage principal et sa relation avec sa mère, âgée et malade, sont un parallèle avec le destin des petites minorités qui doivent survivre face à certaines menaces. »
Au fond, les auteurs de polars ne seraient-ils pas les meilleurs sociologues de leurs pays ?
Pour évoquer les tendances du polar scandinave et expliquer le succès de « la marée noire de l'effroi » venue du froid, quatre auteurs étaient les invités de la table ronde de Frédéric Ferney au Salon du livre, porte de Versailles. Quatre hommes qui ont en commun d'être journalistes et d'écrire des polars à forte connotation politique et sociale : l'Islandais Arni Thorarinsson, le Finlandais Matti Ronka, le Danois Leif Davidsen et le Norvégien Knut Faldbakken. Ils sont la génération d'auteurs nordiques ayant modifié le code du genre. Avec eux, le polar ne se contente plus de suivre les règles du roman noir, à l'intrigue bien ficelée, mais devient le miroir réaliste d'une société en mutation et dont ils traduisent les désarrois et les errements. Ainsi, la géopolitique est-elle au cœur des romans de Leif...
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