Leif Davidsen (à gauche) et Knut Faldbakken.
Même angoisse latente devant les dangers de la mondialisation chez Ari Thorarinsson, dont Le Septième fils (éd. Métailié) dépeint avec humour une société islandaise complexe et déstructurée par l'ouverture brutale sur le monde, dansant au bord du volcan. Le livre débute par un dialogue révélateur entre un partisan de la mondialisation et un tenant d'une vision protectionniste. Pour ce dernier, « c'est le diable qui mène la danse », c'est-à-dire tout ce qui vient d'ailleurs, provoquant des changements dans cette île qui sort de son isolement boréal millénaire, confortable et protecteur.
Les périodes de transition dans l'histoire des peuples, Leif Davidsen en a fait sa « spécialité ». Après les pays de l'Est, Berlin et la Russie, cet écrivain lu par les inconditionnels de John Le Carré a choisi Cuba pour cadre de son polar À la recherche d'Hemingway (éd. Gaïa). Son héros danois, en pèlerinage à Key West sur les traces de Hemingway qu'il admire, accepte imprudemment de se rendre dans la sensuelle Havane pour remettre une lettre. Derrière le regard un peu naïf de son personnage, transparaît l'intérêt de Davidsen pour un monde qui se termine et un autre qui commence. « Ce qui pourrait m'intéresser aujourd'hui, c'est ce qui se passe dans les pays d'Afrique du Nord », souligne-t-il. Invité à commenter cette phrase de son livre : « Les Danois s'enferment dans des enclos, dans la vie comme dans la mort », il précise : « Les Danois ne sont pas xénophobes ni racistes, mais nous sommes restés très longtemps homogènes et habitués à vivre entre nous. Nous ne sommes pas à proprement parler un peuple, mais des tribus avec nos rites, nos codes. Nos jardins sont très beaux, mais clôturés. Il n'est donc pas facile de se faire au vent du changement qui souffle sur le Danemark depuis dix ans, tout comme il n'est pas facile aux étrangers de s'adapter à notre mode de vie. »
C'est aux frontières troubles de la Finlande avec la Russie que Matti Ronka, lui, a choisi de lancer son héros dans Frontière blanche (éd. de l'Archipel), où sévissent espions de l'ex-URSS et mafieux estoniens. Soignant le style, Ronka habille son décor d'un hiver interminable. « Dans vos livres, il n'y a pas que les cadavres qui sont glacés, mais toute une société », observe Ferney, animateur du débat. Ronka porte un regard froid, sans états d'âme, sur une société finlandaise où une criminalité économique se développe (paris sportifs, commerces douteux...), dans une zone grise entre légalité et illégalité. « Le polar, dit-il, reflète l'actualité : l'immigration, l'exil, les bouleversements sociopolitiques. J'ai réfléchi sur les différentes strates de notre vision morale et je suis parvenu à la conclusion que dans le système actuel, la moralité est aussi le rempart d'une certaine stabilité. Ainsi en est-il des flux migratoires mondiaux : ils ne sont pas acceptés si l'injustice morale bouleverse la stabilité. Mon personnage principal et sa relation avec sa mère, âgée et malade, sont un parallèle avec le destin des petites minorités qui doivent survivre face à certaines menaces. »
Au fond, les auteurs de polars ne seraient-ils pas les meilleurs sociologues de leurs pays ?

