L’écrivain danois Jens Christian Grondhal.
«Écrire la mémoire». Sous ce thème, les trois auteurs ont expliqué les ressorts de leur écriture, où le moi perce derrière les personnages, donnant à la fiction des accents plus sincères que ne saurait le faire l'autobiographie.
Per Olov Enquist, romancier et dramaturge, grand admirateur d'Andersen, sait explorer la part d'ombre des individus, des sociétés et de leurs mythes. Il dit tout, même quand ça fait mal, et n'hésite pas à lever le voile sur des traumatismes historiques, comme l'expulsion des soldats baltes de Suède vers l'URSS dans la période d'après-guerre. Dans son dernier-né traduit en français chez Actes Sud, Une autre vie, il revient sur son parcours personnel et se livre en décrivant l'enfer de l'alcoolisme dans lequel il a plongé comme dans un trou noir. Pendant douze ans, écrit-il, «je buvais mon chemin vers la mort» («I was a man trying to drink himself to death»). Il raconte cette sombre spirale puis sa «résurrection», parle de sa difficulté d'écrire et du salut qu'il a trouvé au bout de ce processus ardu. «J'avais décidé de ne jamais écrire sur cette période de ma vie, mais il a fallu que j'y retourne, précise-t-il. J'ai réalisé que j'avais un tas de choses à raconter, plus que je ne le pensais. C'est comme un calendrier de l'Avent; chaque fois que l'on ouvre une fenêtre, on y trouve une lumière. J'avais commencé mon récit en adoptant le "je", puis j'ai réalisé que rien de ce que j'écrivais n'était vrai. J'ai alors recommencé à la troisième personne et, du coup, c'était plus vrai. J'ai tout dit, et j'ai senti que j'étais sauvé.»
Son témoignage est imprégné de sa foi, car, explique-t-il, «je suis né dans une famille où la Bible était très présente».
Du pouvoir salvateur des mots... Mais comment se raconter sans avoir l'impression de se dépouiller de soi-même et de son intimité?
« L'écriture, une expérience de solitude »
«À travers le roman, répond Jens Christian Grondhal. Si l'on utilise le "je", l'on finit par mentir, car il y a tant de choses oubliées. C'est mieux de recourir à la 3e personne, et même changer de sexe, comme je l'ai fait dans mon dernier roman où mon personnage central est une femme. Il faut réinventer sa propre mémoire à travers l'écriture.»
Le «cousin danois de Modiano», qui s'est illustré dans la peinture des relations amoureuses, de la mélancolie du temps qui passe, mais aussi dans la réflexion philosophique et politique sur la liberté et l'existence, brosse, dans son dernier roman traduit chez Gallimard, 4 jours en mars, le portrait d'une femme qui replonge dans ses souvenirs de jeunesse et interroge sa vie quand son fils adolescent est arrêté pour actes de violence. Avec la profondeur psychologique qui caractérise son œuvre, Grondahl explore la nostalgie. «Je ne suis pas d'accord avec Proust, même s'il a inventé le roman de la conscience, dit-il. En effet, si le temps est perdu, on ne peut pas le retrouver dans l'écriture. Il ne nous en reste que des bribes, que nous essayons de ramasser en écrivant. Ce qui compte, c'est de respecter la distance entre l'écriture et le passé, sachant que ce dernier est perdu et que "l'autre", on ne saura pas vraiment tout de lui. Le roman permet de réfléchir sur la vie à travers des destins individuels.»
Celui qui est aujourd'hui le plus «universel» des écrivains danois refuse d'être le représentant d'une identité nationale ou d'une tradition exotique. «L'écriture est une expérience de solitude. La littérature exprime ce qui est personnel, intime et, en même temps, universel, explique-t-il. C'est la raison pour laquelle la littérature voyage bien. Pour le lecteur, il ne s'agit pas de connaître des écrivains nordiques, mais de se reconnaître dans les "autres", qui sont différents de moi.»
C'est dans une autre optique que Sofi Oksanen se place. Née d'un père finlandais et d'une mère estonienne, elle se dit engagée dans la préservation d'une identité finnoise grâce à la langue et à la littérature. Comparé à Expiation de Ian Mc Owen, son roman Purge (éd. Stock) aborde «l'un des épisodes les plus tragiques et les plus méconnus de l'histoire de l'Estonie», à travers l'histoire d'une jeune femme, mi-russe, mi-estonienne, qui se réfugie chez une grand-tante restée en Estonie. Deux femmes de deux générations différentes se retrouvent et s'avouent les violences qu'elles ont subies de la part des hommes. «Ce qui m'attire avant tout, ce sont les destins bâillonnés, les personnages muets, les histoires tues, raconte Oksanen. S'approcher du non-dit et tenter de l'articuler, n'est-ce pas l'essence même de l'écriture?»
Elle dit avoir écrit un «roman de mémoire», à l'heure où les petits pays baltes, successivement occupés par l'Armée rouge, les Allemands, puis la Russie soviétique à nouveau, sont «à la recherche de leur identité nationale». «Pour les écrivains de l'Estonie qui cherchent à effectuer un travail de mémoire, l'histoire est encore trop proche, c'est pourquoi nous autres, qui écrivons sur ce sujet, nous vivons en dehors de l'Estonie.»
Si Purge est un livre de combat pour cette romancière aux allures de rasta gothique avec sa coiffure aux longues tresses mauves et bleues, elle hésite et ne semble pas approuver l'idée qu'il puisse être une œuvre de réconciliation, comme le suggère le journaliste animateur Frédéric Ferney. Engagée jusqu'au bout, elle affirme que, pour elle, «la littérature est un mode de vie, une identité autant qu'une profession».

