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Les héritiers du chaos


Que feriez-vous si vous aviez notre âge ? Deux garçons, une fille, assis sur un des rares bancs publics de Beyrouth, abordent une personne dont la vie est l’addition de leurs trois vies. À leur âge ? Une adolescence dans la ville vide au cœur brûlé, pillé, vandalisé. Dans l’appartement neuf qui se dégrade du jour au lendemain. Le train bourgeois subitement ridiculisé par la disparition de l’eau et de l’électricité. Les cuvettes qu’on pose avant la nuit sous les robinets tousseux, dans l’espoir que quelqu’un, par hasard, ouvre les vannes. Le frigo mort, la puanteur de la cuisine, l’obscurité zébrée de balles traçantes annonciatrices de terreurs à venir, et puis le premier obus de la soirée. Les voisins qui s’agglutinent dans les étages bas qu’on imagine protégés, les sacs de sable qui s’accumulent aux fenêtres, les longues journées inactives sauvées par les livres, le temps qui joue à se perdre, l’avenir qui ricane. L’école qui s’arrête et propose des cours polycopiés à étudier comme on peut, et qu’on va récupérer sous les balles du sniper à travers une petite porte du collège désert. L’impossible engagement. Perplexité en aidant les mères à tartiner des sandwiches pour les combattants. Si on arrêtait les sandwiches, de part et d’autre du front, la guerre s’arrêterait-elle ?

À leur âge, à défaut de rêver à ce que nous ferions ou serions plus tard, nous écrivions les listes de ce que nous ne connaîtrions peut-être pas : l’amour, la plongée sous-marine, les voyages lointains, le chant des baleines, les enfants de « l’autre côté », le téléphone-télévision, l’été indien dans les forêts d’érables, les soirées en discothèques, l’entrée à l’université, le maquillage à paillettes, le skate-board… Chacun y allait de son regret et les pages s’allongeaient, s’émaillaient d’idées de plus en plus folles qui ne coûtaient rien : elles remplissaient par le vide des existences recroquevillées, terrorisées au point de ne rien souhaiter d’autre que le miracle d’une trêve. Certains d’entre nous ont été fauchés. Ils savaient au moins ce que la vie ne leur réservait pas. D’autres sont partis. Ils ont connu les paillettes, les discothèques, le skate-board, les universités lointaines et les étés indiens. C’était moins excitant que dans leurs rêves : ils étaient trop seuls, trop marqués pour en jouir pleinement. D’autres encore ont prié leur Dieu sourd. Ils ont quand même survécu pour voir d’autres guerres, de nouvelles armes et des stratégies diaboliques, une explosion monstrueuse et une pandémie, résignés face à l’effondrement du Liban et du monde. La seule leçon apprise de ces catastrophes qui ne laissent aucune chance au discernement est que le seul bien possible que l’on puisse apporter à sa propre vie est celui que l’on fait à autrui. « Ce qu’on fait par amour l’est toujours par-delà le bien et le mal », écrivait Nietzsche. Les guerres sont des machines à radicalisations. On apprend à s’en défier.

Il n’est pas courant que de jeunes adultes abordent un senior, qui plus est un inconnu, pour lui demander conseil. C’est dire avec quelle angoisse leur génération tente de déchiffrer ce monde où la vérité est en crise et qui se désagrège sans que le nouvel ordre soit encore défini. Ils voient les vieux systèmes ne plus tenir, l’école ne plus donner de résultats, la gouvernance ne plus donner de réponses, l’inflation mondiale exploser. Ils voient l’IA leur rafler les métiers auxquels ils se préparent. Ils regardent les plus âgés et se demandent s’ils comptent sur eux pour réparer ce qui peut encore l’être. En France ou ailleurs, la colère n’a plus vraiment d’objet, la violence n’a pas de meneurs, les casseurs détruisent des vies de labeur qui n’ont jamais été responsables de leur mal-être. Les manifestations ressemblent à des flash mobs où les foules se rassemblent sans se donner le mot, sans vrais mots d’ailleurs. La frustration et le sentiment de déclassement n’en ont pas. La peur non plus.

Que feriez-vous si vous aviez notre âge ? Deux garçons, une fille, assis sur un des rares bancs publics de Beyrouth, abordent une personne dont la vie est l’addition de leurs trois vies. À leur âge ? Une adolescence dans la ville vide au cœur brûlé, pillé, vandalisé. Dans l’appartement neuf qui se dégrade du jour au lendemain. Le train bourgeois subitement ridiculisé par la disparition de l’eau et de l’électricité. Les cuvettes qu’on pose avant la nuit sous les robinets tousseux, dans l’espoir que quelqu’un, par hasard, ouvre les vannes. Le frigo mort, la puanteur de la cuisine, l’obscurité zébrée de balles traçantes annonciatrices de terreurs à venir, et puis le premier obus de la soirée. Les voisins qui s’agglutinent dans les étages bas qu’on imagine protégés, les sacs de sable qui...
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