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Le Don et ses petits rackets entre amis


Arabie saoudite, Liban. On imagine mal ce qui pourrait bien réunir en une délicate épreuve, dans d’aussi mauvais draps, le richissime royaume pétrolier et notre pays en colossale faillite financière. Et pourtant, ces États se trouvent tous deux pris à la gorge par une même et vigoureuse poigne, la plus inattendue de toutes : une main censée être en effet protectrice pour l’un, et du moins bienveillante et secourable pour l’autre.
À tout seigneur tout honneur. Dès l’ère du père fondateur Ibn Saoud, le trône wahhabite s’était assuré une place de choix sous l’ombrelle militaire américaine. À la grande désillusion des monarchies arabes du Golfe subissant souvent leur baptême du feu, la guerre contre l’Iran a révélé à quel point était percé le parapluie US. Encore plus alarmantes et révélatrices que les tirs de missiles et de drones iraniens sur les derricks et raffineries auront été cependant les récentes et meurtrières attaques des houthis yéménites contre l’aéroport international de Riyad. Les Saoudiens, qui ont pourtant dépensé des milliards pour équiper leur aviation en appareils sophistiqués, ont requis mais en vain un appui aérien américain contre la milice pro-iranienne. Ils sont assez grands pour se débrouiller tout seuls, a commenté sèchement Donald Trump. Outre une escouade de la Royal Air Force, le royaume devra donc se satisfaire d’une aide égyptienne strictement défensive, concédée par le président Sissi et dont les prudentes modalités attendent d’être endossées par le Parlement. Car même si Le Caire est grandement redevable à Riyad de ses largesses, tout envoi de troupes égyptiennes sur place est hors de question ; traumatisant demeure en effet, au pays des pharaons, le souvenir de l’équipée de Nasser du milieu des années 1960, au cours de laquelle l’Égypte perdit près de 26 000 hommes au Yémen où faisait rage la guerre civile.


Plus clair que jamais est, dès lors, le chantage à la protection qu’exerce Washington sur son allié, le prince héritier MBS. L’objet immédiat en est d’intégrer l’Arabie, ce bien nommé joyau de la couronne, aux accords d’Abraham auxquels ont souscrit des émirs et roitelets de moindre impact. Or, et sans dédaigner certains services israéliens rendus en sous-main, le gardien des lieux saints musulmans se refuse toujours à toute forme de normalisation avec l’État hébreu tant que n’est pas sérieusement définie une ébauche de règlement de la question palestinienne. Fait notable, les pressions US ne sont guère dénuées de connotations électorales, et cela deux fois plutôt qu’une. L’Amérique est à deux semaines de l’important scrutin de mi-mandat où se jouera la majorité républicaine au Congrès. Mettant fin à un long suspense, Trump vient par ailleurs de jeter tout son poids en faveur de Benjamin Netanyahu, pour qui les toutes prochaines législatives israéliennes sont cette fois affaire de vie ou de mort politique, de prolongation de règne ou de prison. Jamais en vérité les destins de ces deux bêtes de scène et de guerre n’auront paru plus intimement imbriqués.
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Liban partout est un slogan cher à nos cœurs. Mais en dépit de son narcissisme atavique, notre pays n’a jamais eu la folle prétention de peser sur le verdict des urnes américaines. Et pourtant il est en butte, lui aussi, à ces petits rackets entre amis (ou supposés tels) auxquels s’adonne l’extravagant Don de Washington. Pour commencer, Trump n’a jamais digéré le refus obstiné du président Joseph Aoun d’aller trop tôt trop loin, serrer la main à Netanyahu sous les lustres et projecteurs de la Maison-Blanche. Le médiateur américain œuvre visiblement à une paix en règle alors que le Liban s’en tient prudemment, pour le moment du moins, à un accord sécuritaire de non-belligérance. Mais avant que de paix, c’est apparemment de signes de banalisation des rapports avec l’État hébreu, aussi prématurés soient-ils, que se soucient dans l’immédiat les États-Unis. Plutôt qu’un racket à la protection, comme c’est le cas pour l’Arabie, le chantage américain qui nous est réservé se décline comme un encouragement musclé à la normalisation. En réaction à la cabale qui a visé l’ambassadrice et négociatrice Nada Hamadé Moawad, le secrétaire d’État Marco Rubio a ainsi demandé au président Aoun l’abrogation d’une loi libanaise datant de 1955 et prohibant tout contact avec Israël. Un lobby libano-américain s’est même mis de la partie pour réclamer la liberté de pèlerinage aux lieux saints pour les porteurs de passeport frappé de l’effigie du cèdre. Washington multiplie en outre les marques d’impatience pour ce qui est du désarmement du Hezbollah, il en est même à exiger une étroite coordination bilatérale entre armées libanaise et israélienne : laquelle n’a lieu, à ce jour, que dans le cadre du triangle coiffé par l’Amérique et d’une Finul (pro)mise à la retraite.


En Arabie comme au Liban, Trump demeure résolument fidèle à sa technique de prédilection : la diplomatie transactionnelle, le culte du célébrissime Deal qui est à l’origine de sa fortune, tant politique que matérielle. Ce marchandage des plus asymétriques avec Beyrouth, il ne le conçoit sans doute que comme un aisé exercice d’extorsion. Sa carotte, c’est la perspective d’une reprise des liaisons aériennes avec Beyrouth, c’est surtout son éventuelle et péremptoire mobilisation des ressources financières du Golfe pour la reconstruction de l’après-guerre. Son bâton reste le levier militaire israélien : permanente menace que Netanyahu pourrait porter à son point d’ébullition en rééditant la guerre totale, ce qui commanderait le report de l’incertain scrutin du 27 octobre.


On ne saurait évidemment oublier pour autant le chantage à la guerre civile auquel n’a jamais cessé de se livrer, pour sa part, le Hezbollah. En multipliant défis et menaces, la milice ne fait pourtant que chercher à fragiliser encore plus un pouvoir libanais que Netanyahu tient déjà pour trop faible et peu digne de confiance. La paire saoudo-libanaise abordée plus haut n’est pas le seul et renversant paradoxe. Côté pile et côté face, c’est de la même entreprise de démolition que relèvent en somme les menées israéliennes et miliciennes.
Ce n’est certes pas chose nouvelle pour le funambule libanais que d’évoluer sur le fil au-dessus d’eaux troubles infestées de crocodiles à droite et de caïmans à gauche. Ce qui a changé, c’est qu’à force de rattrapages, le providentiel filet de sécurité n’est plus franchement de prime jeunesse.

igor@lorientlejour.com

Arabie saoudite, Liban. On imagine mal ce qui pourrait bien réunir en une délicate épreuve, dans d’aussi mauvais draps, le richissime royaume pétrolier et notre pays en colossale faillite financière. Et pourtant, ces États se trouvent tous deux pris à la gorge par une même et vigoureuse poigne, la plus inattendue de toutes : une main censée être en effet protectrice pour l’un, et du moins bienveillante et secourable pour l’autre.À tout seigneur tout honneur. Dès l’ère du père fondateur Ibn Saoud, le trône wahhabite s’était assuré une place de choix sous l’ombrelle militaire américaine. À la grande désillusion des monarchies arabes du Golfe subissant souvent leur baptême du feu, la guerre contre l’Iran a révélé à quel point était percé le parapluie US. Encore plus alarmantes et révélatrices que...