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Nos lecteurs ont la parole

L’avenir pour lequel il a fallu se battre


Le premier souvenir, c’est le bruit. Une frappe venait de toucher les abords d’un centre commercial. Les gens couraient, leurs enfants dans les bras, cherchant à comprendre ce qui venait de se passer et où aller. La peur et la confusion étaient partout. J’étais au travail. Au début, nous ne mesurions pas vraiment ce qui se passait. Nous suivions les informations, nous essayions de donner un sens à ce que nous entendions, et nous avons fini par rentrer chez nous. Le lendemain, la peur s’est faite plus proche.

À mesure que la situation s’aggravait, quitter la maison est devenu une routine. L’université a été suspendue pendant un temps, puis les cours sont passés en ligne. À chaque menace, à chaque frappe dans notre secteur, nous partions, passant parfois six, sept, huit, voire neuf heures sur la route. Nous ne savions pas quand nous rentrerions. Nous ne savions pas si nous dormirions cette nuit-là. Nous ne savions pas ce que le lendemain nous réservait. Et pourtant, il y avait toujours l’université. Il y avait toujours les examens. Il y avait toujours le travail. C’est devenu l’une des contradictions les plus dures de cette jeunesse au Liban : avoir peur de perdre ceux qu’on aime tout en essayant de ne pas perdre, en même temps, son avenir.

Il nous est arrivé d’être assis en plein examen, à essayer de nous concentrer sur les questions devant nous, quand les frappes commençaient soudain. Le bruit brisait aussitôt notre concentration. Pendant quelques secondes, l’examen s’effaçait de nos esprits. Nous pensions à nos familles, à ce qui se passait dehors, en nous demandant si tout le monde était en sécurité. Puis il fallait essayer de se concentrer à nouveau. Lire la question. Écrire la réponse. Continuer l’examen. Comme si de rien n’était. Mais quelque chose s’était bel et bien passé. Et cela se passait au moment même où l’on nous demandait de penser à notre avenir.

Pour moi, ces moments ont montré à quel point nos vies étaient devenues contre nature. J’étais en plein examen universitaire, à essayer de construire mon avenir, en écoutant des bruits qui me faisaient douter même de ce à quoi ressembleraient les prochaines heures. Impossible de séparer les deux. La peur nous suivait jusque dans la salle de classe. Elle nous suivait sur les routes. Elle nous suivait jusque chez nous.

Ces trois dernières années ont été marquées par deux guerres distinctes, l’une en 2024, l’autre en 2026, qui ont ajouté de nouvelles couches de peur et d’incertitude à une génération déjà soumise à des pressions économiques et sociales. Pour beaucoup de jeunes, la guerre n’a donc pas été une expérience isolée. Elle est venue s’ajouter, comme une couche de plus, à une vie déjà incertaine. J’ai remarqué ce changement en moi. À un moment donné, le bruit des explosions a presque cessé de m’atteindre. La peur n’avait pas disparu. Je m’inquiétais toujours pour ma famille. L’angoisse me gagnait toujours quand j’entendais les frappes. Mais à force de les entendre, encore et encore, quelque chose d’étrangement familier s’était installé dans ce qui n’aurait jamais dû devenir normal.

La peur est devenue une routine. Et c’est peut-être là l’une des choses les plus troublantes quand on grandit en temps de guerre : non seulement avoir peur, mais s’habituer à avoir peur. Après trois années passées à tenter de concilier la peur, l’université et le travail, j’ai obtenu mon diplôme. Je pensais ne ressentir que du soulagement. Au lieu de cela, une autre question est apparue : et maintenant ? J’avais enfin atteint l’avenir pour lequel je travaillais, mais l’incertitude n’avait pas disparu avec mon diplôme.

Aujourd’hui encore, quand j’entends une explosion, quelque chose se serre en moi. Le bruit m’est peut-être devenu familier, mais l’angoisse demeure. Et quand je pense à l’avenir, je ressens deux choses à la fois : l’espoir et la peur. L’espoir, parce que j’ai encore des rêves. La peur, parce que j’ai appris que les projets peuvent changer du jour au lendemain.

Comme pour beaucoup de jeunes, le départ de ce pays a commencé à prendre un autre sens pour moi. Avant, c’était une option. Aujourd’hui, parfois, cela ressemble à une nécessité. Si les circonstances étaient différentes, je voudrais construire ma vie au Liban. Il y a dans ce pays quelque chose que je ne retrouve nulle part ailleurs – sa terre, ses habitants, leur gentillesse, leur générosité, et ce sentiment d’être chez soi. Mais aimer le Liban et se sentir capable d’y bâtir un avenir stable ne vont plus forcément de pair.

Nos parents et les générations précédentes ont eux aussi connu la guerre. Leur vécu ne doit être ni minimisé ni comparé, comme si la souffrance pouvait se mesurer. Mais notre génération a sa propre histoire. Nous avons grandi au rythme de deux guerres, sur fond de crise économique et d’années d’incertitude. Nous sommes entrés dans l’âge adulte en essayant d’étudier, de travailler et de bâtir une carrière, sans savoir ce que réserverait la prochaine crise.

Nous avons appris à étudier au son des explosions. Nous avons appris à travailler en nous inquiétant pour nos familles. Nous avons appris à passer des heures sur la route, parce que rentrer chez soi n’était pas toujours l’option la plus sûre. Nous avons appris à faire des projets sans savoir si demain nous permettrait de les mener à bien. Et pourtant, nous avons continué. Nous avons étudié. Nous avons travaillé. Nous avons obtenu notre diplôme. Nous avons continué à imaginer un avenir.

Quand je regarde mon diplôme aujourd’hui, je n’y vois pas seulement une réussite universitaire. J’y vois les nuits sans sommeil. Les heures sur la route. La peur pour ma famille. Les examens interrompus par les frappes. La pression de devoir travailler et étudier en même temps. Et tous ces jours où je me demandais ce que demain nous réservait. J’ai reçu mon diplôme avec fierté, parce qu’il représente bien plus qu’une simple cérémonie. Il représente l’avenir auquel j’ai refusé de renoncer.

C’est peut-être ce que je dirais à ma génération : ce que nous avons traversé n’a jamais été facile. Nous avons vécu la peur, la pression et l’incertitude, et nous avons malgré tout trouvé le moyen de continuer. Nous n’avons pas choisi les guerres qui ont accompagné notre jeunesse. Mais nous avons choisi de ne pas les laisser tout nous prendre. Et peut-être que, pour une génération qui a passé des années à se demander de quoi demain serait fait, continuer à rêver est en soi une manière d’avancer.


Tia HIJAZI

20 ans, diplômée en journalisme de l’Université antonine

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Le premier souvenir, c’est le bruit. Une frappe venait de toucher les abords d’un centre commercial. Les gens couraient, leurs enfants dans les bras, cherchant à comprendre ce qui venait de se passer et où aller. La peur et la confusion étaient partout. J’étais au travail. Au début, nous ne mesurions pas vraiment ce qui se passait. Nous suivions les informations, nous essayions de donner un sens à ce que nous entendions, et nous avons fini par rentrer chez nous. Le lendemain, la peur s’est faite plus proche.À mesure que la situation s’aggravait, quitter la maison est devenu une routine. L’université a été suspendue pendant un temps, puis les cours sont passés en ligne. À chaque menace, à chaque frappe dans notre secteur, nous partions, passant parfois six, sept, huit, voire neuf heures sur la route. Nous ne...
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