Le récent épisode entre le chef du CPL Gebran Bassil et l’ancien député du Hezbollah Nawaf Moussaoui a fait couler beaucoup d’encre. Il est vrai qu’entre les deux formations, les relations s’étaient relativement refroidies depuis un certain temps, et plus précisément depuis octobre 2023, mais nul ne s’attendait à un échange aussi violent, même indirect, entre les deux hommes.
C’est un peu comme si les deux hommes étaient devenus des ennemis, entraînant avec eux les formations auxquelles ils appartiennent dans une situation de conflit ouvert. Aussitôt, les spéculations se sont multipliées au sujet des relations réelles entre le CPL et le Hezbollah et leur avenir. Dans un moment aussi délicat de la vie du pays, la réponse à cette question revêt une grande importance car elle est décisive pour la détermination des nouveaux rapports de force internes, surtout avec la campagne internationale menée contre le Hezbollah.
Selon ceux qui ont suivi de près les relations entre ces deux parties, depuis quelque temps déjà, celles-ci étaient en train de se détériorer, et c’est la raison pour laquelle la réaction aux propos de Bassil était aussi violente. En effet, cela faisait déjà quelque temps que plus rien n’allait entre le CPL et le Hezbollah. Il s’agissait en quelque sorte d’une goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
Du côté du CPL, le principal grief consistait dans ce qu’il considérait comme le refus du Hezbollah de s’impliquer réellement dans la lutte contre la corruption menée par Michel Aoun pendant son mandat. Selon le CPL, au lieu d’être un partenaire actif dans ce combat que menait le président nouvellement élu, le Hezbollah a préféré se tenir à l’écart et laisser ce dernier se débattre tout seul face aux « géants de la corruption » qui tenaient, selon lui, les rouages du système. Malgré ces critiques, le CPL et le Hezbollah ont conservé de bonnes relations jusqu’à l’ouverture par ce dernier du « front de soutien à Gaza », le 8 octobre 2023. Michel Aoun avait alors clairement critiqué cette décision, déclarant directement à une délégation présidée par Mohammad Raad, venue lui rendre visite, qu’il s’agissait d’une erreur stratégique qui allait être destructrice non seulement pour le Liban dans son ensemble, mais pour le Hezbollah lui-même. Dès lors, les positions du CPL et de son chef ont commencé à osciller entre le refus des guerres déclenchées par le Hezbollah, la nécessité pour l’État de contrôler toutes les armes sur son territoire, mais aussi l’exigence du retrait israélien total.
Ces positions qui, aux yeux du CPL, étaient équilibrées et nationalistes, apparaissaient pour le Hezbollah comme mièvres, mitigées, et ressemblaient fort à un début de repositionnement du CPL dans le giron arabe et américain hostile au parti chiite. De plus, cela se produisait à un moment où le Hezbollah affronte une très grande campagne visant à l’isoler sur le plan interne. Après avoir ainsi formé de grandes alliances avec de nombreux groupes appartenant à toutes les communautés, le Hezbollah se retrouvait incapable de mobiliser des personnalités et des formations autour de lui, et l’allié auquel il considérait avoir le plus donné, dans le cadre de l’élection présidentielle de 2016, puis par la suite dans les élections législatives et dans la formation des gouvernements, le lâchait d’une certaine façon au moment où il avait le plus besoin de lui. Du côté du CPL, il ne s’agissait pas de lâcher le Hezbollah, mais plutôt de prendre position en faveur de l’État et de ses institutions, ce qui, de son point de vue, était tout à fait normal, le CPL se considérant comme issu de cette mouvance, et de l’armée en particulier.
En cette période complexe, de guerre, d’encerclement et d’exode populaire pour le Hezbollah et son environnement, il ne pouvait que mal percevoir cette position. Il se sentait même trahi par le partenaire qu’il considérait comme étant le plus proche. Le CPL (dont le chef est sous sanctions américaines), de son côté, en avait assez de supporter les conséquences des décisions du Hezbollah, au niveau international, interne et sur le plan de sa propre popularité au sein de la rue chrétienne, alors qu’il n’était même pas consulté lorsqu’elles étaient prises.
La réaction après l’épisode Bassil-Moussaoui est donc le résultat de cette frustration réciproque qui se poursuit depuis des années et qui est alimentée par les positions des deux parties. On aurait pu ainsi croire que les relations seront coupées entre les deux formations. Mais la réalité est différente. Plusieurs responsables du Hezbollah ont tenté depuis cet incident de réparer ce qui avait été cassé. Ils ont assisté à un événement organisé par le CPL et, en même temps, ils ont multiplié les déclarations d’apaisement. De son côté, le parti aouniste a cherché à atténuer l’impact des déclarations de son chef en précisant qu’il s’agissait de parler de l’état de la communauté en général.
Le Hezbollah est-il convaincu ? La question ne se pose même pas, car, dans le contexte actuel, il n’a pas d’autre allié potentiel, même si le CPL cherche d’autres alternatives. À part les Marada de Sleiman Frangié, la plupart de ses anciens partenaires préfèrent désormais prendre leurs distances, sous la pression à la fois interne et externe. Heureusement, il n’y a pas pour l’instant d’élections législatives en vue...