Sur une nacelle, Paola Delfin donne vie aux figures de « Nabḍ », sa fresque monumentale au Beirut Digital District. Photo Rayanne Tawil/L’Orient-Le Jour
Après Jounieh et Tripoli, Paola Delfin donne aux murs de Beyrouth de nouveaux visages. Sur une façade du Beirut Digital District (BDD), en bifurquant du ring vers le croisement de Béchara el-Khoury, une femme peinte par la muraliste mexicaine regarde au-delà des arbres. Autour d’elle se dessinent d’autres figures ; un enfant apparaît dans la partie basse de la fresque. En noir, blanc et gris, ces présences monumentales inscrivent des vies libanaises dans le paysage de la ville.
Cette œuvre marque une nouvelle étape dans un parcours commencé à Mexico et déployé sur cinq continents, avant de trouver un ancrage au Liban. Un pays que l’artiste ne pensait découvrir que l’espace de deux semaines.
Apprendre à peindre à sa manière
À 37 ans, Paola Delfin a fait des murs un terrain de création à travers le monde. Elle a grandi à Mexico, où elle peint depuis l’enfance, sans avoir fréquenté d’école d’art. Elle s’est formée en travaillant, en reprenant ses œuvres, en expérimentant des techniques et en affinant son geste.
À l'âge de 20 ans, elle décide d’en faire son métier. L’illustration et le travail en atelier occupent d’abord l’essentiel de ses journées. À 23 ans, elle se tourne vers la peinture dans l’espace public.
Sa première fresque voit le jour dans un musée de jouets anciens, à Mexico. Cette expérience lui donne l’assurance nécessaire pour aborder de plus grandes surfaces. L’Espagne sera sa première destination hors du Mexique, suivie de l’Amérique latine, des États-Unis, de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique.
La peinture murale lui permet alors de réunir deux passions. « C’est à ce moment-là que j’ai compris que cette pratique correspondait à mon goût du voyage, tout en me permettant de me laisser influencer par différentes cultures », confie-t-elle à L’Orient-Le Jour.

Son travail se fait peu à peu connaître. Les invitations à des festivals et les commandes à l’étranger se multiplient. À chaque destination, il faut prendre ses repères, comprendre un nouvel environnement, rencontrer ses habitants. Elle vit en Inde, en Afrique de l’Ouest et au Maroc, des séjours qui élargissent sa conception d’une existence consacrée à l’art.
« Ma perception de ce que signifie être une artiste qui voyage a un peu changé, explique-t-elle. Je pense que, lorsqu’on envisage de partir, on pense toujours à l’Europe ou aux États-Unis. Il y a ces destinations convenues où les artistes sont censés trouver l’inspiration ou faire carrière. »
« Vivre dans ces endroits où peu de gens vont s’installer, où l’on se rend plutôt pour des vacances, m’a montré qu’il existe bien des façons de mener une vie intéressante. »
C’est pour des raisons personnelles qu’elle arrive au Liban, sans projet artistique et avec l’intention de rester une quinzaine de jours. Le séjour se prolonge.
Elle passe quatre mois à Abou Samra, à Tripoli, où des amis l’aident à nouer ses premiers liens. Le pays se révèle à travers les rencontres, les quartiers et les habitudes du quotidien. Elle apprend l’arabe, arpente la ville et fréquente les abords du port d’el-Mina.
« Je trouve que c’est bien de découvrir la vie réelle des gens dans les endroits où l’on va, dit-elle. Sinon, cela reste une carte postale. »
De cette immersion naît son attachement au Liban. Au fil des mois, elle continue d’explorer des lieux peu fréquentés par les visiteurs et découvre le pays à travers ceux qui lui ouvrent leur maison.
« Le Liban a fait naître beaucoup de questions en moi », confie-t-elle, notamment sur le sentiment d’appartenance. « J’ai des amis, mais ma famille n’est pas là. »
Le Mexique reste le pays qui l’a façonnée. Son expérience libanaise fait pourtant désormais partie d’elle. « Je pense qu’il est désormais impossible de retirer de moi ce que j’ai vécu dans ce pays. »

Les personnes derrière les visages
Pour concevoir une fresque, la peintre part d’une idée, puis cherche ceux qui pourront l’incarner. Ses portraits monumentaux naissent ainsi de liens patiemment noués.
« Ce sont des personnes que j’ai réellement appris à connaître, et dont je sais que le message que je souhaite transmettre s’exprimera naturellement à travers elles, explique-t-elle. Ce sont aussi des personnes qui partagent ces idées. »
À Tripoli, cette démarche a donné lieu à plusieurs réalisations. L’une rend hommage aux enfants tués dans les guerres, notamment à ceux du camp palestinien de Beddaoui. À Mina, une autre s’inspire des vendeurs ambulants : ces marchands de ballons ou de maïs dont la présence familière finit souvent par se fondre dans le décor. À Jounieh, elle a également peint une fresque en collaboration avec l’ambassade du Mexique et la municipalité.
« Ce sont des personnes qui ont des histoires à raconter », dit-elle. Le choix de ces visages engage aussi une responsabilité. Une peinture murale demeure après le départ de son auteur ; elle entre dans le paysage de ceux qui la croisent chaque jour. « Je garde toujours à l’esprit que, même si c’est moi qui la crée, elle ne m’est pas destinée », souligne l’artiste.
Dans ses portraits, la force côtoie souvent la vulnérabilité. Paola Delfin rattache en partie cette sensibilité à son expérience de femme au Mexique, où les inégalités entre les sexes ont marqué sa manière de se frayer un chemin, comme celle de nombreuses femmes de son entourage. « Il faut se forger un caractère particulier, dit-elle. Mais j’ai aussi appris à essayer de préserver ma douceur, parce qu’on ne peut pas toujours se présenter au monde comme une pierre. » Cette coexistence traverse ses personnages, dont les expressions et les gestes traduisent une détermination qui laisse affleurer la fragilité. Sur la façade de Beyrouth, la femme au centre de la composition se tient parmi des enfants et d’autres figures, reliant leurs trajectoires individuelles aux histoires collectives dont ils héritent.
Le travail dans l’espace public lui a aussi appris la patience : accorder à une œuvre le temps qu’elle exige, composer avec la météo, l’épuisement et les contraintes matérielles qui dérangent les plans. « J’étais fière d’être une machine », dit-elle de son ancienne manière de travailler. « Mais les machines aussi finissent par tomber en panne. »
Elle souhaite retourner au Mexique pour retrouver sa famille, tout en poursuivant la vie commencée au Liban. Ce pays l’a amenée à reconsidérer ce que signifie appartenir à un lieu. Lorsqu’on lui demande de le représenter sans dessiner le moindre monument, elle imagine « un groupe de personnes assises sur des chaises en plastique, en train de boire du café ».
À el-Mina, elle se souvient des habitants installés le long de la côte, les yeux tournés vers la mer. « C’est un moment tout simple, mais ces images du Liban m’avaient accompagnée jusqu’à ce que je les vois de mes propres yeux. »