Au Salon du livre de Beyrouth, les lecteurs découvrent, comparent et choisissent, au gré de leurs envies et de leur budget. Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour
« Nous avons engagé dans cette édition toutes nos ressources financières, toutes nos réserves. » La confidence d’Antoine Saad, directeur de Saër al-Machreq, dit ce qui se joue derrière les piles de livres et les séances de dédicaces du Salon arabe et international du livre de Beyrouth. Pour les éditeurs, ce rendez-vous représente un investissement au retour incertain. Pour les lecteurs, il offre l’occasion de découvrir les nouveautés, de rencontrer des auteurs et de choisir des ouvrages. Mais encore faut-il pouvoir les acheter.
Une première comparaison donne la mesure de cette tension : en 2025, la 66e édition du Salon du livre arabe avait accueilli 75 000 visiteurs, avec un prix moyen du livre de dix dollars, contre environ vingt dollars cette année. Dans un pays où les dépenses quotidiennes pèsent lourdement sur les revenus, le désir de lire se heurte au budget que chacun peut consacrer à un ouvrage. Les premières observations révèlent ainsi un paradoxe : des éditeurs actifs, de nombreuses nouveautés et des lecteurs présents, mais une capacité d’achat entravée par les difficultés économiques.
Avec trente dollars en poche, une étudiante de vingt ans à l’Université libanaise espérait trouver un livre de recettes à offrir à sa mère et trois romans de poche à prix réduit. Elle est finalement repartie avec un numéro d’un magazine culinaire consacré aux pâtes et deux romans de poche.
Un père a, lui, acheté un dictionnaire illustré pour sa fille de sept ans et une bande dessinée pour son fils de dix ans. Il aurait aimé leur offrir davantage de livres, mais se réjouit de ces deux heures passées en famille, ce dimanche après-midi, à découvrir des ouvrages et à participer aux animations des stands, plutôt que devant un écran à la maison.
Une visiteuse d’une cinquantaine d’années a préféré attendre. Heureuse de découvrir tant de publications réunies dans un même lieu, elle a trouvé les titres qui l’intéressaient trop chers et espère pouvoir bénéficier de réductions. Trois expériences qui montrent comment, dans les allées du Salon, l’envie de livres se négocie avec le budget disponible.
Les sources consultées ne fournissent encore aucun bilan documenté des ventes de l’édition 2026, ni en dollars ni en nombre d’exemplaires. La fréquentation ne permet pas encore de conclure à une progression des achats. Derrière l’animation des stands, une question demeure : un Salon vivant suffit-il à faire vivre le livre ?
Un rendez-vous commun, des attentes considérables
Après plusieurs années de manifestations distinctes, le Salon a retrouvé un format unifié. Les éditions arabophone et francophone partagent un même espace, avec la quatrième édition de Beyrouth Livres, organisée par l’Institut français du Liban et accueillant plus de quarante écrivains et artistes venus de différents pays.
Le programme comprend près d’une centaine de conférences et de tables rondes, réunissant plus de 280 personnalités intellectuelles et littéraires, ainsi que des dédicaces et des manifestations artistiques. Organisé par le Club culturel arabe avec le Syndicat de l’Union des éditeurs au Liban, en coordination avec le ministère de la Culture, le Salon entend fédérer les efforts et rendre à Beyrouth sa place de grand centre de l’édition dans la région.
La réunion des catalogues arabophones et francophones favorise la circulation des lecteurs et les rencontres avec les auteurs. Le programme aborde le système politique libanais, la mémoire urbaine, la guerre, l’identité et l’histoire, mais aussi la crise du capitalisme et du libéralisme, les transformations numériques et l’intelligence artificielle.
Ce rendez-vous commun rappelle également le poids de l’industrie du livre dans l’économie libanaise. Pour les maisons d'édition, l’enjeu consiste à retrouver des lecteurs sur place et à conquérir de nouveaux débouchés à l’étranger. Elles doivent pourtant composer avec la hausse des coûts de production, le piratage, les atteintes aux droits d’auteur et l’accélération des mutations numériques. Le rassemblement des acteurs de l’édition ne suffit pas à desserrer ces contraintes.
Publier ce que les lecteurs peuvent acheter
Plusieurs éditeurs présentent environ trente à trente-cinq nouveautés, notamment Dar an-Nahar, Saër al-Machreq, Riad el-Rayyes Books, Dar Naufal, Nelson et Hachette Antoine. Leurs catalogues couvrent la littérature, le roman, la politique, la philosophie, l’histoire et l’intelligence artificielle, mais aussi la poésie et la musique.
Derrière cette diversité, les choix éditoriaux répondent à une équation précise : tenir compte des sujets qui attirent le public et de sa capacité à acheter. Chaque titre engage des frais éditoriaux et d’impression, un tirage et un prix de vente. Les recettes doivent couvrir ces dépenses et, si possible, financer le livre suivant.
Certains responsables ont ainsi renoncé à des ouvrages jugés « élitistes », qui ne dégagent pas de revenus et n’attirent pas suffisamment d’acheteurs, notamment lors des dédicaces. Ces rencontres nécessitent elles-mêmes un budget ; certains ont lancé plus de 120 invitations. Mais multiplier les sollicitations ne résout pas la difficulté d’un lecteur qui souhaite lire un livre sans pouvoir se l’offrir.
La nécessité de couvrir les frais entraîne aussi des arbitrages sur les auteurs retenus et sur la répartition des coûts. Certains noms importants et indépendants ont été écartés. Des écrivains ont choisi de prendre à leur charge 10 % des frais de publication, tandis que d’autres ont laissé aux maisons d’édition l’essentiel des bénéfices.
Les réponses à ces contraintes diffèrent. Rasha el-Ameer exprime un sentiment d’abandon et évoque un « déluge de narcissisme ». Elle dénonce l’intervention de financements français, émiratis et autres dans la constitution de certaines « méga » maisons, qui disposent de librairies, de soutiens politiques et d’une activité dans le livre scolaire.
D’autres misent sur le contact direct avec le public et une sélection commerciale ciblée, comme Dar an-Nahar, dirigée par Ziad Chbib, Riad el-Rayyes avec Fatima Baydoun, ou Dar al-Nahda avec Lina Kreidieh. Dar al-Saqi et Dar al-Adab ont préféré temporiser. Cette dernière a célébré ses soixante-dix ans avec Rana Idriss, héritière de son histoire et désireuse de renouveler l’une des plus anciennes maisons du monde arabe. Pour toutes, financer de nouvelles publications, élargir le lectorat et réinvestir demeure difficile.

Vendre ne suffit pas toujours
Un intérêt marqué pour la lecture peut s’accompagner de ventes faibles, faute de revenus disponibles. À l’inverse, un éditeur peut réaliser des ventes importantes grâce à un seul titre. Les mémoires de Walid Joumblatt en offrent un exemple : celui-ci a acheté quatre cents exemplaires de l’édition française, tandis que le public en a acquis des milliers. Chez d’autres éditeurs, les stocks d’invendus s’accumulent.
Même lorsqu’un livre se vend, les recettes ne disent pas tout de sa rentabilité. Un rapport financier indique que le prix de la tonne de papier importé est passé de 900 dollars en 2019 à 1 400 dollars à la mi-2026, soit une hausse d’environ 56 %. Les frais de participation au Salon, de transport et de distribution alourdissent encore les charges.
Le chiffre d’affaires ne se confond donc pas avec le bénéfice, qui dépend des coûts de production, des remises, des salaires et des autres dépenses. De bonnes ventes peuvent ne pas garantir la pérennité d’une maison, surtout lorsqu’elles reposent sur quelques titres.
Les propos du directeur de Saër al-Machreq, Antoine Saad, prennent ici tout leur sens. Engager ses réserves dans le Salon revient à miser sur la rencontre avec les lecteurs, dans l’espoir que leurs achats permettront de reconstituer les moyens nécessaires à de nouvelles publications.
De l’affluence à la lecture
Comment savoir si les Libanais lisent davantage ou achètent moins ? Quatre indicateurs doivent être distingués : la fréquentation du Salon ; le nombre de lecteurs effectifs, y compris ceux qui lisent des ouvrages empruntés ou numériques ; le nombre d’exemplaires vendus et leur valeur financière ; enfin, la capacité des éditeurs à couvrir leurs coûts et à publier de nouveaux livres.
La fréquentation peut progresser sans entraîner les autres indicateurs. Les achats peuvent aussi reculer sous l’effet des prix, malgré un intérêt culturel toujours présent. Pour le vérifier, il faudrait disposer de données comparables : montant des ventes, exemplaires écoulés, panier moyen et répartition des achats par catégorie. Une enquête sur les habitudes de lecture et les dépenses consacrées aux livres compléterait ces chiffres.
L’achat lui-même n’atteste pas une véritable pratique de lecture. Celle-ci se manifeste aussi par la fréquentation volontaire des librairies, au-delà des opérations de relations publiques. Certaines invitations aux dédicaces prennent des allures de « mandats d’amener », dans un entrelacs de rituels familiaux, claniques, confessionnels et partisans qui ne favorisent guère une lecture indépendante.
Combien d’ouvrages ont donc trouvé de nouveaux lecteurs ? Combien de maisons ont récupéré leurs coûts et pourront investir dans une nouvelle publication ? Cette édition, particulièrement vivante, réservera peut-être une surprise. Il faudra attendre son bilan pour le savoir.
La liberté de publier, les moyens de continuer
À ces enjeux économiques s’ajoute une évolution législative. Le ministre de l’Information, Paul Morcos, a annoncé au Salon les changements introduits par la nouvelle loi sur les médias : selon ses déclarations, les maisons d’édition peuvent désormais être créées librement, sans autorisation préalable. Les éventuelles infractions liées aux publications relèvent du droit commun, dans le cadre des nouvelles dispositions régissant le secteur.
Cette annonce ouvre une nouvelle étape dans les rapports entre l’édition et la législation libanaise, alors que les maisons cherchent à relancer leur activité dans un espace laissant davantage de place à l’expression et à la critique. La portée de cette liberté dépend aussi des conditions dans lesquelles elle peut s’exercer.
Le critère le plus profond de réussite du Salon réside dans la rencontre entre le droit du lecteur au savoir et la capacité de l’éditeur à poursuivre son activité. Si l’écart se creuse, le livre reste visible dans l’espace culturel, mais se fait moins présent dans la vie quotidienne.
Après la clôture, le 18 octobre, il faudra comparer le montant des ventes et le nombre d’exemplaires écoulés à ceux de 2025. Une éventuelle progression correspondra-t-elle à une croissance réelle ou à une hausse nominale liée aux prix ? Alors seulement, le jugement pourra dépasser l’impression laissée par des stands bondés et cette « république des dédicaces ».
L’enjeu concerne aussi la place que Beyrouth, comme les autres villes arabes, peut retrouver grâce au livre : celle d’une vie culturelle abondante, tournée vers des projets nouveaux. La régularité du Salon et une relation durable avec la lecture peuvent y contribuer.
Cette édition accompagne ainsi la quête de sens que Beyrouth poursuit à travers la lecture, y compris numérique, approfondie et ancrée dans le réel. Pour que cette ambition se prolonge dans la vie quotidienne, les lecteurs doivent pouvoir accéder aux livres et les éditeurs avoir les moyens d’en publier d’autres.