Des déplacés dans les rues de Beyrouth, après avoir fui les bombardements israéliens au Liban-Sud, dans la Békaa et sur la banlieue sud de Beyrouth durant la guerre au Liban, le 14 mars 2026. Photo Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour
Je suis du Sud. Du Jabal Amel, comme j’aime à l’appeler. J’y ai mes racines, mes souvenirs et mes plus beaux moments. À Aïtaroun, la maison familiale est détruite. Lors de notre dernière visite, après le déblaiement des décombres, nous avons eu du mal à reconnaître le quartier. Même la montagne semblait plus proche : les maisons qui nous en séparaient avaient disparu. Nous connaissions chaque détour de ces rues. Il fallait désormais chercher où elles étaient passées.
Perdre sa maison, c’est perdre aussi ses habitudes. Les voisins se dispersent, les amis s’éloignent, les parents vieillissent ailleurs. Parfois, la même famille a perdu plusieurs maisons mais aussi sa terre, son commerce, son travail. On trouve un toit, on essaie de tenir. Mais les gens et les lieux qui composaient la vie d’avant ne se retrouvent pas à la nouvelle adresse. Nous découvrons encore l’étendue de ce qui nous a été enlevé.
Le mot arabe Nakba, catastrophe, dit ce déracinement. Il restera dans la mémoire du Sud pendant des décennies, peut-être davantage. Nos enfants connaîtront nos maisons par les photographies et nos chemins par nos récits. Nous leur raconterons le village sans savoir quand nous pourrons le leur montrer. Cette incertitude pèse sur tout : un travail à accepter, une école à choisir, un logement à louer. Il faut vivre ailleurs, mais rien ne permet encore de penser cet ailleurs comme chez soi.
Le retour ne sera ni simple ni rapide. La reconstruction sera longue. C’est précisément pour cela qu’il faut en faire la priorité, sans attendre et sans promettre ce que personne ne peut garantir. L'objectif de l’État doit tenir en trois R : retrait, retour, reconstruction. Chaque décision doit être jugée sur ce qu’elle permet d’accomplir pour retrouver notre terre et y vivre durablement.
Critiquer n’est pas trahir
Israël doit répondre de ses crimes, de ses destructions et de son occupation. Les familles tuées, les villages dévastés, les habitants chassés puis empêchés de revenir exigent justice et réparation. Amnesty International a qualifié le déplacement forcé accompagné de l’interdiction du retour de crime de guerre. Aucune exigence de sécurité ne donne le droit de détruire une société ni de vider durablement un territoire de ses habitants. Nous refusons qu’une zone tampon consacre notre exclusion de nos villages.
La barbarie israélienne ne dispense pas le Hezbollah de répondre de ses choix. Elle ne peut servir à fermer la discussion sur les décisions qui ont engagé le Liban. Combattre les armes et l’hégémonie du parti ne veut pas dire absoudre Israël ; refuser l’occupation n’oblige pas à se soumettre au Hezbollah. Nous avons trop longtemps été enfermés dans cette alternative. Être du Sud, et plus encore être chiite, imposait et impose encore une fidélité, une connivence. Critiquer revenait à trahir. Nul ne devrait avoir à choisir entre sa terre et sa liberté.
La peur de s’exprimer procède d’une longue histoire au Liban. Des assassinats d’intellectuels et de militants dans les années 1980, dont Hussein Mroué et Mahdi Amel, à ceux qui ont frappé le pays depuis 2005, emportant notamment Samir Kassir et Gebran Tuéni, ont laissé leur empreinte. Beaucoup ont appris à mesurer leurs mots, à garder leur opinion pour eux. L’assassinat de Lokman Slim, en février 2021, ravive cette peur toujours présente.
En octobre 2019, des habitants ont pourtant pris la parole dans la rue, à Beyrouth comme dans le Sud. Ils contestaient la corruption et leurs propres dirigeants et furent attaqués par des partisans du Hezbollah et d’Amal. Pour ceux qui vivent dans leurs bastions, notamment au Sud, ces violences signifiaient que la contestation n’était pas permise. Mais notre appartenance ne donne à aucun parti le droit de décider de nos opinions.
Aujourd’hui, les habitants du Sud ont besoin de réponses sur les décisions militaires prises sans leur consentement. En 2013, le Hezbollah a décidé unilatéralement d’intervenir en Syrie aux côtés du régime criminel de Bachar el-Assad. Le 8 octobre 2023, il a ouvert un front de soutien à Gaza. Dans la nuit du 1er au 2 mars 2026, il a attaqué Israël en présentant son action comme une riposte à la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei.
Promesses non tenues
À chaque fois, le Hezbollah a décidé et tout le pays a dû supporter les conséquences de ses choix. Depuis le retrait israélien de 2000, il a accumulé une puissance considérable, pesé sur les institutions et étendu son rôle régional. Il a conservé la décision militaire hors du contrôle de l’État.
Le parti avait promis de protéger et de dissuader. Il refuse aujourd’hui de remettre en question ses actes et d’en assumer la responsabilité. Il continue de les défendre et reconnaît seulement des erreurs limitées dans l’exécution de son projet. Nos maisons n’ont pas été détruites par une erreur tactique. Notre déracinement n’est pas partiel. Le Hezbollah doit expliquer ce qui a été mal calculé, reconnaître les promesses non tenues et changer de cap. La fuite en avant sur la même voie mènera inexorablement à retarder retrait, retour et reconstruction et le cycle de destruction continuera de plus belle.
La priorité est de sauver le Sud. Les intérêts de ses habitants et ceux du Hezbollah sont désormais en contradiction. Le Hezbollah tente de conserver ses armes, son rôle régional et son pouvoir au Liban, compromettant ainsi toute amorce de solution. Ses membres et soutiens sont eux aussi concernés. Leur avenir ne se confond pas avec le maintien de la puissance du Hezbollah. Celui-ci doit adapter sa stratégie aux besoins des habitants, au lieu de leur demander de continuer à en payer le prix.
Sans humiliation ni vengeance
Invoquer les défaillances de l’État ne répond pas à cette exigence. Le parti a participé au système qui les a produites et contribué à limiter l’autorité des institutions. Il ne peut décider hors d’elles puis leur demander de réparer les conséquences et dénoncer leur incapacité à le faire. Cela n’absout pas les autres dirigeants de répondre de leurs propres fautes en la matière.
Seul l’État doit détenir les armes et le pouvoir de décider de la guerre et de la paix. Son gouvernement doit négocier au nom du pays et rendre compte de ses choix. Ceux qui ont cru que le Hezbollah les protégerait ont droit au même avenir que tous les autres Libanais, sans humiliation ni vengeance.
Nos partenaires internationaux doivent, eux aussi, placer retrait, retour et reconstruction au cœur de leur action. Sur une carte, une « zone de sécurité » peut sembler une solution. Sur le terrain, elle recouvre des maisons, des champs, des écoles et des cimetières. Une accalmie qui laisserait les habitants durablement éloignés de ces lieux consacrerait une injustice. Il faut soutenir les déplacés dès maintenant. La difficulté du chemin ne justifie pas l’abandon.
Être du Sud aujourd’hui, c’est vivre avec cette absence. Les habitants ont déjà payé le prix de décisions prises sans eux. Ils doivent pouvoir retrouver leur terre, reconstruire leur vie et décider de leur avenir. Aucune autre priorité ne peut passer avant.
Ali MOURAD
Avocat, enseignant-chercheur à l’Université arabe de Beyrouth et ancien candidat aux élections législatives de 2022 dans la circonscription du Sud III, à Bint Jbeil.