Vivre au Liban aujourd’hui, c’est avoir le vertige. On se sent pris au piège entre des crises qui nous étouffent et un système qui finit par emprisonner nos esprits. Dans ce quotidien qui ressemble à un combat permanent, on se retrouve otage d’une structure politique et sociale qu’on déteste, mais qu’on finit parfois par nourrir sans le vouloir. On appartient à un pays où l’État est censé imposer ses règles, mais nos expériences nous ont appris à ne plus rien lui confier. On le voit comme une entité lointaine, corrompue ou même parasitaire. Pourtant, si on veut vraiment s’engager dans une démarche démocratique et non violente, il faut accepter une vérité difficile : l’État n’est pas une caste à part. Au fond, l’État, c’est nous.
Ce système, qui a grandi entre médiocres et génies, est devenu une machine incontrôlable. Il ne survit que parce qu’il a réussi à nous faire croire que nous sommes impuissants. Il neutralise méthodiquement les gens de bonne volonté, ceux qui veulent sincèrement changer les choses, en leur faisant croire qu’il ne sert à rien de tenter de faire bouger les choses. Comme les institutions ne fonctionnent plus, et que justice et sécurité font défaut, on cherche naturellement refuge là où on se sent protégé : dans sa communauté, son clan ou son groupe d’appartenance. Et c’est là qu’un poison s’installe : le repli identitaire nourri par l’anxiété.
C’est là que se joue le vrai drame, un drame qui dépasse les frontières du Liban pour toucher à la condition humaine en général. Quand l’État s’effondre, la tribu devient le seul bouclier. Mais ce réflexe de survie finit par devenir une prison. La tribu nourrit la peur de l’autre. On finit par accepter l’inacceptable au sein de son propre camp. La loyauté devient aveugle : on excuse les erreurs et on tolère la corruption de nos propres chefs, simplement parce qu’ils sont des nôtres.
Les groupes se dressent les uns contre les autres, créant des ennemis sur mesure. Ce verrouillage des identités est exactement ce qui arrange la classe dirigeante. Tant que la population est divisée par la peur, elle ne peut pas s’unir pour un projet commun. Le citoyen disparaît derrière le partisan, piégé dans un cercle vicieux où critiquer son camp est vu comme une trahison.
À cela s’ajoute quelque chose de plus radical : la confiscation du destin du citoyen par un acteur confessionnel armé, qui suit un agenda régional piloté de l’extérieur en ce moment représenté par Téhéran. Le Hezbollah s’est octroyé le droit de décider de la paix et de la guerre, se coupant totalement du gouvernement et de la volonté du peuple. En faisant cela, il ne fait pas que fragiliser un État déjà mal en point ; il le vide de toute souveraineté. Subir une guerre qu’on n’a pas choisie, voir le sort d’un peuple dépendre des calculs géopolitiques d’une puissance étrangère, c’est vivre une véritable prise d’otage collective. Cette souveraineté parallèle empêche tout débat démocratique et nous condamne à être de simples spectateurs de notre propre tragédie.
Pourtant, la non-violence active peut nous aider à briser ce cycle. Tout commence par la déconstruction de l’ennemi intérieur. L’autre Libanais, même s’il appartient à une autre communauté, est dans la même situation que nous : il est otage, il est vulnérable et il aspire à la dignité. La vraie rupture ne doit pas se faire entre les communautés, mais entre la logique du clan et la conscience humaine.
Sortir de ce piège demande un vrai courage moral : il faut refuser de fermer les yeux sur les fautes de son propre groupe et assumer sa responsabilité individuelle. La non-violence n’est pas une forme de résignation, c’est une force qui refuse de sacrifier la vérité sur l’autel de la tribu.
Elle nous invite à dépasser nos réflexes de défense pour reconstruire une confiance basée sur des valeurs universelles.
Le Liban reste avant tout un réservoir incroyable de talents et d’intelligence. Partout dans le monde, ses citoyens prouvent leur excellence et leur créativité. Cette richesse humaine est notre plus grand atout. Nous avons la matière grise et l’expertise nécessaires pour comprendre la situation et proposer des solutions audacieuses.
Le changement ne viendra pas d’un système qui ne cherche qu’à se protéger ni de dirigeants qui vivent de nos peurs. Il viendra le jour où l’individu décidera de ne plus chercher sa sécurité dans ce qui le sépare des autres, mais dans sa capacité à redevenir citoyen et à faire de l’État le reflet de sa propre dignité.
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