La question du monopole des armes par l’État libanais ainsi que celle de la compétence exclusive de l’État, et plus précisément du Conseil des ministres, en matière de décision de guerre et de paix occupent aujourd’hui une place centrale dans les débats politiques. Ces débats, à la fois nationaux et proprement politiques, opposent des acteurs qui se présentent chacun comme les défenseurs de l’intérêt général. Les uns mettent en avant les prérogatives exclusives de l’État et la nécessité d’une souveraineté unifiée ; les autres invoquent une légitimité politique et historique de la résistance et la présentent comme une composante de la défense nationale.
Cette opposition révèle cependant une difficulté plus profonde. Elle ne porte pas seulement sur les compétences de l’État ou sur la souveraineté ;
elle renvoie aussi à des conceptions différentes de ce que signifie appartenir à une même communauté politique. Derrière le désaccord institutionnel se trouve ainsi une question plus fondamentale : qui constitue le « nous » au nom duquel la souveraineté doit s’exercer ?
Le discours modéré, ou centriste, qui marque le plus souvent le discours de ceux qui détiennent l’autorité cherche traditionnellement à concilier ces positions en privilégiant des compromis destinés à préserver la paix civile et à renforcer les institutions de l’État. Cette démarche peut être nécessaire ; elle demeure toutefois souvent enfermée dans les catégories mêmes de l’affrontement qu’elle cherche à dépasser. Elle tend à gérer les tensions entre des conceptions concurrentes de la souveraineté sans parvenir nécessairement à produire une représentation commune de la communauté politique. Le compromis peut ainsi empêcher la rupture sans suffire à construire un « nous » politique partagé.
L’impasse libanaise ne serait donc pas uniquement institutionnelle. Elle concernerait également la manière dont les Libanais se représentent eux-mêmes comme membres d’une même communauté nationale. Le problème n’est pas l’existence de plusieurs appartenances, notamment confessionnelles, avec leurs dimensions culturelles et historiques, mais la difficulté à leur donner un cadre politique commun qui permettrait un déplacement progressif de l’appartenance confessionnelle comme principe premier de l’identification politique vers une appartenance civique commune. L’appartenance à la communauté civique libanaise deviendrait le lieu commun à partir duquel les appartenances confessionnelles, culturelles et historiques pourraient être vécues et reconnues.
C’est à ce niveau que la notion de discours national devient centrale. Il ne s’agit pas d’un discours qui se contente d’affirmer que les Libanais forment déjà une nation ni d’un récit destiné à effacer leurs différences. Il s’agit d’un discours politique capable de produire des représentations, des principes civiques et des catégories d’appartenance permettant à des citoyens porteurs d’identités particulières de se reconnaître également comme membres d’une même communauté politique.
Cette perspective rejoint la réflexion de Benedict Anderson sur la nation comme « communauté politique imaginée ». Une nation n’est pas nécessairement une réalité homogène et préexistante que le discours aurait seulement pour fonction de décrire ou défendre. Elle est aussi une représentation collective par laquelle des individus qui ne se connaissent pas nécessairement se pensent comme appartenant à un même ensemble. Dans le cas libanais, la question devient alors de savoir quelle représentation commune peut relier des appartenances particulières sans les nier.
La nation ne serait donc pas seulement un donné historique ; elle est aussi un projet politique en devenir. Le discours national possède, de ce point de vue, une dimension performative, en ce qu’il ne se contente pas de représenter une communauté, mais contribue à déterminer la manière dont ses membres se représentent les uns les autres et ce qu’ils considèrent comme leur bien commun.
Cette approche permet de sortir d’une conception essentialiste selon laquelle les Libanais seraient naturellement et définitivement divisés en confessions étanches. Elle ne suppose pas pour autant la disparition des appartenances particulières. Elle invite plutôt à transformer leur rapport à l’appartenance politique commune. L’enjeu serait ainsi moins de remplacer les identités confessionnelles que de faire en sorte qu’elles ne constituent pas l’horizon ultime de la citoyenneté.
Jürgen Habermas exprime une idée proche lorsqu’il écrit que « la nation des citoyens ne tire pas son identité de propriétés ethniques et culturelles communes, mais de la pratique de citoyens qui exercent activement leurs droits ». Cette conception permet de penser une communauté politique dont le fondement n’est pas l’homogénéité, mais la participation à un même espace de droits, de responsabilités et de délibération.
Pour le Liban, une telle perspective conduit à interroger le caractère provisoire du pacte national et, plus largement, les formes historiques à travers lesquelles la coexistence des confessions a été organisée. Il ne s’agirait pas de nier l’histoire ni de fabriquer artificiellement une identité nouvelle, mais de reconnaître qu’aucun récit national n’est neutre, car tout récit sélectionne certains événements, certaines mémoires et certaines valeurs pour donner sens à une expérience collective.
La difficulté consiste dès lors à construire un récit commun sans transformer la mémoire en instrument d’exclusion ou de falsification. Un discours national véritablement fondateur devrait pouvoir reconnaître les blessures, les divergences de mémoire et les récits concurrents du passé, tout en faisant émerger des principes susceptibles d’être partagés, comme la citoyenneté, l’égalité devant la loi, la souveraineté de l’État, les droits et les devoirs, la liberté et la responsabilité envers la communauté politique.
La question libanaise ne serait ainsi pas seulement : qui doit décider de la guerre et de la paix ? Elle serait aussi, plus profondément : quelle communauté politique doit pouvoir décider en commun de son destin ? Tant que cette question demeurera sans réponse suffisamment partagée, les compromis institutionnels inspirés de la philosophie du pacte national risqueront de gérer l’impasse sans en traiter la racine.
Construire un « nous » libanais ne signifie donc pas abolir les appartenances qui composent le pays, mais les reléguer à leur juste niveau dans l’ordre politique. Les appartenances confessionnelles peuvent subsister, mais elles ne devraient plus constituer le principe premier de l’appartenance politique. Celle-ci devrait désormais trouver son fondement dans la citoyenneté, l’État et le destin commun.
Père Salah ABOUJAOUDÉ, s.j.
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