Face aux enjeux du monde d’aujourd’hui, Léon XIV semble être, dans un style concentré, attentif et discret, un pape de synthèse de plusieurs confluences en provenance de ses prédécesseurs.
Au Bourget, il y a 46 ans, en 1980, Jean-Paul II lançait à la fille aînée de l’Église catholique cette interpellation qui ne manque pas d’émotion : « France, qu’as-tu fait de ton baptême ? » Est-ce pour cette raison que François a évité de venir en France, en raison des réformes sociétales, notamment celle de la fin de vie, en préparation qui s’écartaient de plus en plus des valeurs chrétiennes, se limitant à des visites rapides à Strasbourg (2014), à Marseille (2023) et en Corse (2024) ?
À Assise, il y a 40 ans, Jean-Paul II réunissait des responsables religieux du monde entier pour être ensemble pour prier pour la paix. Le monde de l’appel d’Assise, en 1986, qui était encore un monde bipolaire dans lequel le multilatéralisme institutionnel fonctionnait toujours, en dépit des tensions de la guerre froide, a depuis lourdement changé.
Au Vatican, il y a 64 ans presque jour pour jour, le bon pape Jean XXIII ouvrait en octobre 1962 le concile de Vatican II que Paul VI allait clôturer en 1965. Après une longue expérience de nonce dans des capitales de tradition orthodoxe, Jean XXIII avait compris qu’un aggiornamento était nécessaire pour l’Église catholique pour comprendre les mutations du monde et pour avancer vers l’Orient et les orthodoxes.
À Constantinople, il y a 65 ans, le patriarche œcuménique de Constantinople, Athénagoras, convoquait en 1961 à Rhodes la réunion de lancement de la première conférence panorthodoxe à Rhodes, marquant le début officiel de la préparation conciliaire du futur concile panorthodoxe. Lui aussi, à l’image de Jean XXIII qui venait de l’Orient vers le trône de Rome, venait au trône de Constantinople après avoir été archevêque des États-Unis, convoquait un concile panorthodoxe considérant qu’un aggiornamento orthodoxe était nécessaire pour rassembler les orthodoxes et pour faire face à la nouvelle modernité.
À Nicée, en novembre 2025, pour les 1 700 ans de la tenue du premier concile œcuménique de l’Église indivise, puis à son accueil au patriarcat œcuménique, j’ai pu mesurer de près ô combien ce pape était concentré sur sa mission et attentif à la rencontre avec les orthodoxes. Il a récité avec le patriarche Bartholomée Ier et d’autres primats et hiérarques présents le Credo de
Nicée-Constantinople, sans l’ajout du Filioque qui constitue une fracture théologique faisant obstacle à la pleine communion avec les Églises orthodoxes.
Plus que jamais le monde est à un momentum-carrefour marqué par l’accélération de plusieurs mutations géopolitiques, économiques, numériques, écologiques et sociétales inquiétantes. Bunkérisation du monde, montée de la conflictualité, brutalisation du droit international, montée du droit de la force à la place de la force du droit, recul de la sécurité des individus et des peuples, inversions normatives des valeurs, progression à grande vitesse de l’intelligence artificielle, plusieurs citadelles sont ainsi érigées comportant des menaces de déshumanisation de l’humain, marque de l’époque. De toutes ces fragilités peuvent naître, de nouveau, et se voir développer toutes formes de barbaries. La « préservation de l’humain dans toutes ces transformations » devient un véritable enjeu que le pape Léon XIV souligne avec force dans son encyclique Magnifica Humanitas.
Face à tous ces enjeux, Léon XIV semble être, dans un style concentré, attentif et discret, un pape de synthèse de plusieurs confluences en provenance de ses prédécesseurs. À l’instar de Léon XIII et son encyclique Rerum novarum à propos de la révolution industrielle, Léon XIV pose une réflexion, dans Magnifica Humanitas, sur les enjeux de la révolution numérique. À l’instar de Jean XXIII, il se déclare proche des orthodoxes et soutient les mécanismes de synodalité dans l’Église. À la suite de Jean-Paul II, il inscrit son action dans une théologie politique qui ne manque pas d’audace, pour s’opposer aux désordres du monde provoqués par les puissances qui s’affranchissent des règles du droit international. Il se veut conscience universelle, rappelant les fondamentaux, mais aussi acteur de la pacification mondiale. Il soigne la rigueur théologique, comme Benoît XVI, et comme François, il est à l’écoute des territoires et périphéries du monde et de la bonne pastorale, mais est attentif aussi à la centralité de la vieille Europe et des traditions de l’Église romaine.
Que dira Léon XIV à la France ? Répétera-t-il l’interpellation de Jean-Paul II ? La France qui l’accueille à Paris, Lourdes et dans le Grand Est, à Metz, cette terre qui a vécu dans sa chair les blessures de l’histoire, cette terre concordataire qui applique une laïcité adaptée « partenariale » entre les autorités et les cultes, n’a-t-elle pas franchi le Rubicon d’une réforme sociétale majeure, en légalisant le droit de donner la mort, une atteinte à la foi chrétienne et une rupture de civilisation avec le paradigme biblique du « Tu ne tueras point » ? C’est peut-être pour cette raison que, malgré le temps relativement court de préparation d’une visite d’une telle ampleur, Léon XIV a tenu à venir en France pour raviver la flamme convictionnelle de « la fille aînée de l’Église » ? L’avenir le dira.
En tout cas, il est certain que nous sommes en présence d’un pape concentré, qui sur les échelles du monde, ici et là, en Orient et en Occident, cherche à relier les territoires de la foi, à donner du sens à une certaine bonne théologie politique de l’histoire, à réarmer spirituellement les fidèles et à les affermir dans la foi sur la cartographie d’un monde fragmenté et inquiétant. En tout cas, un pape décisionnaire qui ne tarde pas à agir et ne craint pas le positionnement et l’engagement.
Dans le monde d’aujourd’hui déboussolé, fracturé et fragmenté, le besoin se fait sentir aussi bien dans l’Église catholique, qui ne manque pas de fractures, que dans l’Église orthodoxe, qui cherche aussi à surmonter ses propres crises et divisions, sur la nécessité impérieuse d’un nouvel aggiornamento de l’Église, du christianisme et de son positionnement face aux enjeux inquiétants d’un monde qui souffre et qui a besoin de retrouver une boussole spirituelle et morale.
Avocat à la cour au barreau de Paris
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