À nos lecteurs
Dans le cadre de l’évolution de notre organisation, après plusieurs années comme corédacteur en chef de L’Orient-Le Jour, Élie Fayad devient conseiller spécial auprès de la direction générale. Dans ses nouvelles fonctions, il contribuera, par son expertise, à la diversification de nos activités : valorisation des archives, développement de services à destination des lecteurs de la diaspora, conception de débats et de conférences. Il assurera également une mission de médiation et de dialogue avec nos abonnés, tout en continuant à publier régulièrement dans L’Orient-Le Jour.
Résider de manière quasi permanente au Liban ou à l’étranger ne détermine pas tout, loin de là, mais peut avoir un certain effet sur la manière avec laquelle on voit les choses, notamment au plan politique, et plus précisément sur l’opinion que l’on se fait du conflit en cours entre Israël et le Hezbollah.
Toute généralisation est abusive, certes, et il faut prendre en considération le fait que bien des individus, présents physiquement au Liban, vivent virtuellement à l’étranger, en étant imprégnés des tendances et modes de pensée qui y circulent. Et le contraire est vrai aussi : des Libanais résidant en Europe, en Amérique ou ailleurs, mais qui ont l’air de n’être jamais sortis du pays du Cèdre.
Cependant, pour une bonne partie des populations concernées, en particulier les jeunes, la différence est assez tranchée et veut dire quelque chose. Elle montre la diversité de perspectives des uns et des autres, comme quand, à partir de fenêtres placées à des endroits différents, on regarde le même paysage, mais on voit des tableaux qui ne se ressemblent pas.
Sans prétendre à l’enquête sérieuse, on peut avancer que la majorité des Libanais non chiites vivant en métropole considèrent, à des degrés différents, bien sûr, le Hezbollah et son parrain iranien comme étant les principaux responsables de la guerre et des souffrances actuelles du Liban. Cela va des modérés qui fustigent Israël pour l’asymétrie de sa guerre, au Liban comme à Gaza, mais pensent en même temps que la milice chiite devrait cesser d’attirer sur le pays les affres des représailles israéliennes ; aux jusqu’au-boutistes, tels un Saleh Machnouk, qui constatent que le Liban est le seul pays au monde où une « résistance » entraîne une occupation étrangère, au lieu que ce soit le contraire.
Pour beaucoup d’expatriés, en revanche, cette grille de lecture n’est pas nécessairement la bonne, d'où un dialogue de plus en plus difficile avec les « locaux ». Imprégnés du débat et des querelles en cours depuis le 7-Octobre, notamment en Occident, entre pro et anti-israéliens, et plus spécifiquement entre pro et anti-Benjamin Netanyahu – des querelles qui illustrent le plus souvent des clivages politiques, sociaux et culturels déchirant ces sociétés-là –, ces expatriés voient le problème à travers un prisme très israélien, c’est-à-dire faisant de l’État hébreu (et de la question juive) l’alpha et l’oméga de tout le problème. Et cela vaut autant pour les partisans d’Israël que pour ses détracteurs.
En d’autres termes, vu d’Occident, il n’y a pas à proprement parler des pro-israéliens et des propalestiniens ou pro-Hezbollah, il y a tout simplement des pro et des anti-israéliens, et tous deux font très peu cas des données spécifiques des autres acteurs de la région. C’est comme s’ils se donnaient le mot pour étouffer, ensemble, les spécificités palestinienne, libanaise, syrienne, iranienne ou autre, du conflit.
« Mon problème n’est pas le Hezbollah, c’est Israël, me disait il y a quelque temps une cadre trentenaire ayant vécu jusqu’à il y a peu à l’étranger et est rentrée depuis au Liban (il y a de l’espoir !). Oui, certes, ce n’est pas le Hezbollah, parce qu’au final, ce dernier n’intéresse personne hors d’un contexte très libanais. Netanyahu, lui, intéresse le monde entier.
Un lecteur de L’Orient-Le Jour, un Européen marié à une Libanaise, se plaignait récemment du fait que la ligne éditoriale de notre journal consiste à « trouver des raisons internes au pays pour expliquer ou justifier » la guerre menée par Israël contre le Liban. Nous avons répondu à ce lecteur en mettant l’accent sur l’indifférence, voire le mépris que ses mots induisent à l’égard de ces « raisons internes » que sont les rêves de souveraineté et l’aspiration à la paix et à la prospérité de la grande majorité des Libanais non affiliés au Hezbollah.
Dans le même temps, ou presque, un autre lecteur européen, lui aussi marié à une Libanaise, nous reprochait d’être parfois antisémites ! Nous lui avons montré, de manière très fouillée et exhaustive, pourquoi cette accusation est entièrement fausse, tout en lui faisant comprendre que des journalistes de L’Orient-Le Jour pouvaient être en colère contre Israël et son gouvernement du fait de la guerre asymétrique qu’il mène au Liban sans qu’on puisse les accuser d’antisémitisme.
En tout état de cause, les reproches que nous adressent ces deux lecteurs, outre le fait qu’ils procèdent de visions idéologiques ou ataviques, montrent à quel point Israël est au cœur du clivage et que tout le reste, y compris les « raisons internes » au Liban, n’a que peu d’importance, dans un sens comme dans l’autre.