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Les volcaniques leçons de Ali Taher

Tenu de part et d’autre pour la mère de toutes les batailles, le siège israélien de la crête de Ali Taher pourrait-il finir en queue de poisson ? Pour rester dans la zoologie géopolitique, la montagne aurait-elle donc accouché d’une souris ? Mais cet enfantement dans la douleur est-il seulement arrivé à terme ?

Le « contrôle opérationnel » de ce site stratégique que revendique Israël ne manque pas d’une certaine ambiguïté. En langage d’état-major, ce terme signifie que l’assiégeant est maître désormais de toutes les issues du dense réseau de tunnels aménagé par le Hezbollah dans les profondeurs de cette colline. Cela implique aussi que pour réduire au maximum ses propres pertes humaines, l’occupant prendra tout son temps pour détruire, l’une après l’autre, ces galeries souterraines, plutôt que de s’y aventurer. Que ce prudent processus se prolonge jusqu’à la veille immédiate des législatives israéliennes d’octobre ne serait d’ailleurs pas étonnant, Benjamin Netanyahu étant à l’affût de toute prouesse militaire susceptible de lui rapporter des suffrages. Cette élasticité dans les délais est l’une des incertitudes majeures que recèle ce brumeux euphémisme de contrôle opérationnel.


Mais que dire alors de ces folles, scandaleuses et irréfutables certitudes qu’a aussi vomies le volcan de Ali Taher? La plus choquante est indiscutablement le refus obstiné du Hezbollah de livrer cette position à l’armée, quitte à la perdre aux mains des Israéliens. On en vient à se demander lequel, de l’État libanais ou de l’État hébreu, mérite davantage, aux yeux de la milice, le qualificatif d’ennemi ! Les proches du Hezbollah se plaisent à affirmer que la chute militaire de la colline serait politiquement et militairement moins dommageable que sa remise à la force légale. À les entendre, un tel précédent serait en effet voué à se répéter – et même à faire loi – lors d’autres sièges à venir, ce qui présagerait d’une réaction en chaîne, d’un inexorable effet domino.

Or la vérité est tout autre. En dépit de son slogan (peuple, armée, résistance), la milice pro-iranienne, partie à la conquête de l’État, a toujours vu dans la troupe régulière un rival plutôt qu’un compagnon d’armes, un machin à marginaliser, à contourner ou alors à noyauter. En portant au pouvoir politique des accusations aussi graves que celle de trahison, le Hezbollah met inévitablement dans le même sac l’institution militaire, laquelle obéit aux directives de l’exécutif, notamment pour ce qui est du monopole étatique des armes. Absolument incompatibles étaient d’ailleurs, au départ, les ingrédients du sournois cocktail dont le Hezbollah a réussi à gaver jusqu’à l’inconscience une longue succession de gouvernements libanais. Car si l’armée a pour tâche essentielle de protéger les frontières, la guérilla a vocation de les embraser au contraire, à seule fin de justifier le statut de résistance qu’elle s’est octroyé.

Mais à quoi diable résister, sinon à des occupations ? Par-delà l’invention des fermes de Chebaa, par-delà les tartarinades visant Jérusalem, Tel-Aviv et Haïfa, le Hezbollah se sera évertué à provoquer, à inviter objectivement les invasions à chaque fois que, par la seule force de la diplomatie, elles n’étaient plus là. Un exemple des plus actuels en est fourni par le complexe de Ali Taher. À en croire certains experts militaires, cet ouvrage de haute sophistication comprenant centres de commandement, entrepôts d’armes, dortoirs, cuisines et antennes médicales, n’aurait pas eu pour fonction première de porter la guerre en territoire israélien. Outre son emplacement stratégique, cette colline située sur la rive nord du fleuve Litani aurait plutôt été conçue comme une ligne Maginot souterraine dévolue à la protection du bastion milicien de Nabatiyé, et cela en prévision d’inéluctables incursions ennemies à venir. Bien vu, on l’accordera volontiers aux responsables du Hezbollah, puisque cette ville et les villages environnants sont déjà la proie des violences ennemies, au grand désespoir de leurs édiles qui y réclament à cor et à cri le déploiement de l’armée…

Quel qu’en soit le dénouement, c’est sur ce point précis que l’affaire de Ali Taher est appelée à peser lourd sur la suite des événements. Autant le mythe d’une résistance gardienne de la sécurité du Liban et des Libanais vole en éclats ; autant les lignes rouges fixées par ses patrons iraniens s’avèrent tout aussi illusoires ; autant l’heure de vérité se rapproche pour notre armée. Soucieuse d’éviter tout choc frontal avec la milice – mais aussi avec les Israéliens –, la troupe donne chaque jour un peu plus la pénible impression qu’elle ne prend en charge les localités du Sud qu’une fois celles-ci pacifiées par l’occupant. Du coup, l’armée se retrouve en porte-à-faux entre les pressants (et souvent impatients) appels à l’aide de la population et la mauvaise foi conjuguée des deux belligérants. Intenable risque d’être à la longue une telle posture, surtout si les négociations directes engagées avec Israël sous les auspices des États-Unis continuent de marquer le pas.

Ali Taher est le prototype d’une expérience de laboratoire ratée : celle du transfert à l’État d’une infrastructure milicienne censé entraîner un retrait conséquent de l’occupant. Le pire serait un fatal engrenage où les avancées israéliennes auraient pour effet de fragiliser pêle-mêle l’État et l’objectif déclaré, le Hezbollah.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Tenu de part et d’autre pour la mère de toutes les batailles, le siège israélien de la crête de Ali Taher pourrait-il finir en queue de poisson ? Pour rester dans la zoologie géopolitique, la montagne aurait-elle donc accouché d’une souris ? Mais cet enfantement dans la douleur est-il seulement arrivé à terme ? Le « contrôle opérationnel » de ce site stratégique que revendique Israël ne manque pas d’une certaine ambiguïté. En langage d’état-major, ce terme signifie que l’assiégeant est maître désormais de toutes les issues du dense réseau de tunnels aménagé par le Hezbollah dans les profondeurs de cette colline. Cela implique aussi que pour réduire au maximum ses propres pertes humaines, l’occupant prendra tout son temps pour détruire, l’une après l’autre, ces galeries souterraines,...