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Des urnes et des tombes


On ne sait trop encore si la libération de cinq détenus par Israël suffira ou non pour relancer les négociations trilatérales de Rome qui butaient sur l’épineuse question de l’échange de prisonniers prévu dans l’accord-cadre libano-israélien parrainé par les États-Unis.

Présentée comme un geste de bonne volonté par Benjamin Netanyahu, cette décision semble être plutôt le fruit de vives pressions américaines, qu’est allé convoyer sur place l’ambassadeur US à Beyrouth Michel Issa. Pour unilatérale que soit cette initiative, elle n’aura strictement rien coûté à l’État hébreu : de son propre aveu, ces cinq personnes capturées par les troupes d’occupation en octobre dernier ne se livraient à aucune sorte d’activité politique ou paramilitaire, ce qui n’explique guère leurs onze mois d’incarcération et d’interrogatoire. Leur libération n’avait pas encore eu lieu que les Israéliens se rattrapaient d’ailleurs en emmenant en captivité un nouveau groupe de civils. Mais surtout, c’est une grosse peau de banane que Netanyahu vient de poser sous les pas de l’État en exigeant la remise des restes de juifs libanais enlevés et assassinés dans les années 1980, en pleine guerre du Liban.

Que l’on ne s’y trompe pas, cependant. Qu’à un mois des législatives, le Premier ministre israélien entreprenne de jouer sur une corde des plus sensibles crève les yeux, bien sûr. Pour Netanyahu qui milite depuis des années pour un État spécifiquement juif, la sinistre occasion est trop belle de démontrer que même morts, ses coreligionnaires ont leur place en terre israélienne. Il n’en reste pas moins que la question dépasse de loin le verdict des urnes dans la mémoire collective du peuple israélien. Ce n’est pas la première fois en effet que la récupération de restes humains fait partie intégrante de ce genre d’échanges asymétriques ; en témoigne l’inlassable quête dont demeure l’objet le pilote Ron Arad dont le chasseur bombardier fut abattu il y a quarante ans.

Or il ne s’agit plus cette fois de soldats de Tsahal, mais de douze citoyens libanais de confession israélite qui, pour leur malheur, avaient obstinément résisté à la tentation de l’exode massif et choisi de rester au pays en dépit de l’insécurité générale découlant des sanglants désordres qui y régnaient*. En tête de ces infortunés figurent le président de la communauté juive, son successeur par intérim et le secrétaire général, de même que deux médecins de grand renom. Leur rapt et leur exécution pour prétendu espionnage avaient été revendiqués par une Organisation des opprimés sur terre, groupuscule passant pour avoir servi d’écran à un Hezbollah naissant, ce qui est toutefois démenti par cette milice.

C’est dire qu’au double plan technique et moral, ce rapatriement post mortem réclamé par Israël n’en est pas vraiment un, puisqu’il s’agit là de courageux Libanais qui ont choisi de continuer de vivre dans leur pays, quitte à en mourir. Le plus grave dans cette même exigence est que le pouvoir libanais ne dispose guère des moyens de la satisfaire par ses propres moyens, lui qui a hérité de décennies entières de chaos étatique, de viles démissions et de coupables compromissions. Les recherches entreprises dans les cimetières juifs de Ras el-Nabeh à Beyrouth et de Saïda n’ont que partiellement abouti, ce qui laisse croire que certaines des victimes ont pu être ensevelies en des lieux encore inconnus : lieux que seul le Hezbollah, en dépit de ses dénégations, serait à même de localiser si seulement il le voulait, du moment qu’il a longtemps été le maître quasi absolu du terrain.

Mais pourquoi le Hezbollah coopérerait-il avec l’armée régulière qu’il accuse non moins régulièrement de se plier aux volontés de l’ennemi ? N’a-t-il pas fait savoir qu’il préférerait perdre aux mains des Israéliens la crête stratégique de Ali Taher plutôt que de la livrer à la force légale ? Des vœux aussi insensés ne sont-ils pas d’ailleurs pratiquement exaucés, à en croire les bulletins de Tel-Aviv ? Par-dessus tout, pourquoi la milice épargnerait-elle à l’État, et même au Liban tout entier, les infamantes accusations d’antisémitisme que manie à tout propos l’establishment israélien ?

En définitive, ce n’est pas une mais deux peaux de banane que devra prendre soin d’éviter le négociateur libanais.

……………

*Le courageux pari des juifs libanais demeurés au pays ne saurait être évoqué sans une pensée émue pour Joseph Tarrab qui, durant plus de trois décennies, fut le prestigieux critique d’art de notre journal. Petit-fils de rabbin, décédé de mort naturelle en 2025, Joseph a également été professeur d’université, acteur de théâtre et galeriste.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

On ne sait trop encore si la libération de cinq détenus par Israël suffira ou non pour relancer les négociations trilatérales de Rome qui butaient sur l’épineuse question de l’échange de prisonniers prévu dans l’accord-cadre libano-israélien parrainé par les États-Unis.Présentée comme un geste de bonne volonté par Benjamin Netanyahu, cette décision semble être plutôt le fruit de vives pressions américaines, qu’est allé convoyer sur place l’ambassadeur US à Beyrouth Michel Issa. Pour unilatérale que soit cette initiative, elle n’aura strictement rien coûté à l’État hébreu : de son propre aveu, ces cinq personnes capturées par les troupes d’occupation en octobre dernier ne se livraient à aucune sorte d’activité politique ou paramilitaire, ce qui n’explique guère leurs onze mois...