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La rançon de la terre


On a souvent reproché à l’État d’avoir raté plus d’une occasion historique de désarmer un Hezbollah considérablement affaibli pourtant par les incessants matraquages israéliens. Cette retenue, les officiels l’expliquaient par ces deux impératifs : préserver à tout prix la paix civile et se garder de toute apparence de collusion, objective ou non, avec l’occupant. Or, à défaut de repasser les mêmes plats, l’histoire se plaît parfois à en servir des variantes toutes chaudes. Celles-ci exigent tout aussi bien d’être consommées sur- le-champ, sous peine de voir s’affaisser piteusement le magnifique soufflé. Voilà soudain que ce providentiel mais fugace moment est à nouveau là. Mieux encore, il se présente dans un contexte socio-politique absolument nouveau. De manquer au rendez-vous ne serait donc pas seulement regrettable et même malheureux ; ce serait cette fois impardonnable.

La ville massivement chiite de Nabatiyé fut longtemps un des principaux bastions militaires – mais également populaires – du Hezbollah. Maintenant que l’occupant a pris le contrôle total de la crête de Ali Taher, et qu’il a procédé à un dynamitage littéralement sismique des tunnels souterrains qu’y avait aménagés la milice, cette cité reste à un jet de pierre des bouches à feu israéliennes. Depuis des semaines, la population, conseils municipaux en tête, ne se bornait pas à réclamer la protection de l’armée régulière : fait sans précédent, elle ne voulait plus d’autre présence dans ses murs que celle de la force légale et elle le clamait sans ambages. Indésirable y est la milice ; non seulement son discours guerrier a fait naufrage mais elle est devenue source de périls pour son environnement humain. Ces appels ont été bien captés et il y sera répondu dans toute la mesure des moyens, assurait jeudi le président Aoun. De fait, les effectifs de l’armée et des autres organismes sécuritaires déployés dans la région ont été récemment étoffés, et les habitants ne leur ménagent pas leurs marques d’estime. Reste cependant à définir avec la plus grande clarté en quoi consistera exactement leur mission, avec ses perspectives et ses aléas.

Pour commencer, nul ne saurait raisonnablement faire grief à l’armée de s’être soigneusement tenue à l’écart de la guerre entre le Hezbollah et Israël : conflit égoïstement provoqué par la milice pro-iranienne sans que les autorités et le peuple y aient jamais acquiescé. Se laisser entraîner dans les hostilités, comme cela arrivait dans le passé, lui eut été fatal cette fois en raison de l’ampleur et la férocité exceptionnelles de la confrontation. Mais cette sage économie des pertes touche à ses limites dès lors que la troupe se voit assigner par l’autorité politique la charge de protéger les citoyens contre toute agression, d’où qu’elle vienne. Défendre et la terre et les citoyens qui y vivent exige fatalement une rançon, un tribut de sacrifices. Doivent s’y être mûrement préparés, en parfaite entente, le mandataire gouvernemental, le commandement de l’armée, également tenus de passer honorablement ce test de crédibilité en tout point décisif.

Que l’entreprise ne soit pas dénuée de risques est on ne peut plus évident. Mais le risque n’est-il pas, par définition, inhérent à toute activité militaire ? De surcroît les risques ne valent-ils pas d’être pris quand les enjeux sont énormes, quand les retours escomptés font pencher de si spectaculaire manière le bon plateau de la balance ? Typique est précisément le cas de Nabatiyé et des localités avoisinantes, où l’instinct de survie et d’enracinement au sol priment désormais sur des décennies d’endoctrinement idéologique : où ils se traduisent même par une franche désaffection pour la milice et un fervent retour au giron de l’Etat. D’autant plus prometteur est le phénomène qu’il est appelé à faire tache d’huile, au gré des zones pilotes évacuées par les Israéliens. À Nabatiyé comme partout ailleurs toutefois, la protection de la population devra forcément inclure l’élimination des périls dormant encore sous les pieds de cette même population : à savoir ces caches d’armements multipliées un peu partout par le Hezbollah avec ou sans l’assentiment – ou même la connaissance – des habitants. C’est en grande partie sur ce point que sera jugé le test de crédibilité et que pourra être débloquée la négociation avec Israël.

Toutes choses considérées, l’option diplomatique retenue par le Liban demeure incontestablement la seule praticable, toute autre ne pouvant mener en effet qu’à davantage de morts, de destructions et d’exodes. Mais cette voie n’a jamais prétendu exempter la force légale de ses obligations envers le peuple ou une partie consistante du peuple. Surtout quand celle-ci revient salutairement de loin et lance à l’État SOS sur SOS.

Crucial est le pari , dût-il par malheur en coûter de la sueur et du sang. Les flots de salive n’y suffisent plus.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

On a souvent reproché à l’État d’avoir raté plus d’une occasion historique de désarmer un Hezbollah considérablement affaibli pourtant par les incessants matraquages israéliens. Cette retenue, les officiels l’expliquaient par ces deux impératifs : préserver à tout prix la paix civile et se garder de toute apparence de collusion, objective ou non, avec l’occupant. Or, à défaut de repasser les mêmes plats, l’histoire se plaît parfois à en servir des variantes toutes chaudes. Celles-ci exigent tout aussi bien d’être consommées sur- le-champ, sous peine de voir s’affaisser piteusement le magnifique soufflé. Voilà soudain que ce providentiel mais fugace moment est à nouveau là. Mieux encore, il se présente dans un contexte socio-politique absolument nouveau. De manquer au rendez-vous ne serait donc...